tribune

Démocratie et libertés en temps de crises

doctorant en droit à l'UCLouvain et fondateur de l'ASBL citoyenne Make Your Own Choice (MYOC).

Si on n’y prend garde, conduire sa voiture pour aller passer une journée à la mer, prendre l’avion pour un city-trip à l’étranger, manger de la viande trois fois par jour ou acheter un t-shirt à moins de 5 euros, pourrait un jour être interdit.

La frontière bouge entre la sphère privée, dans laquelle les individus sont en principe libres de faire ce qu’ils veulent, et la sphère publique, où toutes les personnes affectées par une décision participent, directement ou indirectement, à son adoption. Des activités banales et sans impact significatif sur celles et ceux qui nous entourent, comme faire la fête, aller au cinéma ou au restaurant, participent désormais au déploiement de l’épidémie de coronavirus. Ces activités, qui relevaient jusqu’alors de nos libertés individuelles, sont soudainement déclarées illégales, car pouvant avoir un effet néfaste sur les autres et sur la société dans son ensemble. Les règles restrictives de libertés visent à ainsi à limiter la propagation d’un virus considéré comme représentant un risque sanitaire.

Ces nouvelles règles n’ont été débattues au préalable, adoptées ou validées ni par les citoyens directement, ni par les parlements.

Idéalement, l’autodétermination implique que toute action ayant un effet sur d’autres soit décidée par toutes les personnes qu’elles concernent. En pratique, cependant, c’est impossible. Des règles doivent dès lors définir la frontière entre ce qui relève de la sphère privée et de la sphère publique. Certains comportements, même s’ils ont un impact qui dépasse l’individu les adoptant, sont ainsi considérés comme ressortant de la liberté des individus. Ce qui importe, c’est que les règles qui définissent ce qui relève de notre liberté et responsabilité individuelles et ce qui les dépasse, soient socialement acceptées. Elles devraient, toutefois, pour cela être sujettes à délibération et décision démocratiques.

Principes démocratiques mis entre parenthèses

Pendant plus d’un an, ces principes de base dans une société démocratique ont été mis entre parenthèses. Sans juger les raisons qui les justifient, on peut constater que les règles adoptées par nos gouvernements ont fait considérablement bouger la frontière entre la sphère privée et la sphère publique. Or, ces nouvelles règles n’ont été débattues au préalable, adoptées ou validées ni par les citoyens directement, ni par les parlements. Certains semblent considérer que la rapidité de la réaction politique attendue ne permet plus aux débats contradictoires d’avoir lieu. Nous leur répondrons qu’en faisant le choix de la réactivité et de l’instantanéité, ils sacrifient l’essence même de la démocratie et génèrent progressivement un sentiment d’instabilité et une perte d’adhésion. Restent alors comme uniques "solutions" la sanction et la vaccination.

La réussite des mesures adoptées dépendra du respect qui sera accordé aux idéaux démocratiques.

Tirer des leçons de la gestion de la crise du coronavirus s’impose. Les défis auxquels nos sociétés devront faire face ne manquent pas. À titres d’exemples: le réchauffement climatique, la destruction de la biodiversité ou encore l’accroissement des inégalités. Les mesures qui seront - on peut l’espérer - adoptées pour tenter d’apporter une réponse satisfaisante à ces problèmes feront nécessairement aussi bouger la frontière entre les sphères privée et publique. Conduire sa voiture pour aller passer une journée à la mer, prendre l’avion pour un city-trip à l’étranger, manger de la viande trois fois par jour ou acheter un t-shirt à moins de 5 euros, pourrait un jour être interdit.

Des politiques sociales et environnementales ambitieuses doivent être mises en œuvre alors que nos sociétés commencent à peine espérer sortir d’une période particulièrement douloureuse et contraignante. La réussite des mesures adoptées dépendra du respect qui sera accordé aux idéaux démocratiques, à l’autodétermination et aux débats que ceux-ci demandent quant à la ligne fragile entre libertés individuelles et collectives.

Par Cédric Henet, doctorant en droit à l'UCLouvain et fondateur de l'ASBL citoyenne Make Your Own Choice (MYOC). 

Le résumé

  • Des activités banales, qui relevaient jusqu’alors de nos libertés individuelles, sont soudainement déclarées illégales.
  • Pendant plus d’un an, les principes de base dans une société démocratique ont été mis entre parenthèses.
  • Tirer des leçons de la gestion de la crise du coronavirus s’impose parce que les défis auxquels nos sociétés devront faire face ne manquent pas.
  • La réussite des mesures adoptées dépendra du respect qui sera accordé aux idéaux démocratiques, à l’autodétermination et aux débats que ceux-ci demandent quant à la ligne fragile entre libertés individuelles et collectives.

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