Derrière le Mur, l'Histoire

©Photo News

Pour hautement symbolique qu’elle fut, la chute du Mur n’aurait sans doute été qu’une surprise de l’Histoire, si la volonté du peuple allemand et la résignation des grandes puissances signataires du Traité de Postdam, n’avaient provoqué un séisme politique dont nous subissons aujourd’hui les répliques.

Le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin ou, plus exactement, de l’ouverture d’une frontière jusqu’alors étanche, a suscité plusieurs articles et interviews qui laissent perplexe l’historien, surtout s’il a été, comme ce fut mon cas, un témoin direct du processus de réunification de l’Allemagne.

Pas plus que la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 n’a entraîné le basculement de l’Ancien Régime vers le monde nouveau, la chute du Mur n’a été l’acte fondateur du grand remembrement géopolitique qui a suivi.

©REUTERS

Au lendemain de l’ouverture de la frontière est-allemande, alors que les "Ossis" de Berlin se répandaient dans les quartiers de l’ouest de la ville, bien peu étaient les hommes politiques allemands qui croyaient venue l’heure de la réunification.

Certes Helmuth Kohl, alors Chancelier, avait interrompu son déplacement en Pologne — quel dirigeant ne l’aurait pas fait? — mais ses premières déclarations parlaient surtout d’une nouvelle ère pour les relations entre les deux Allemagnes.

Du côté du SPD, alors dans l’opposition, l’attitude était plus prudente encore voire méfiante si l’on veut bien se rappeler les réactions d’Egon Bar, d’Oskar Lafontaine ou de Gerhardt Schröder.

Invité début décembre à Bruxelles par le groupe socialiste du Parlement européen, Willy Brandt lui-même, qui avait fait plus que quiconque pour le rapprochement des Allemands de l’Est et de l’Ouest, plaidait en faveur d’une confédération de deux états comme préalable à une éventuelle réunification.

L’ancien chancelier et maire de Berlin, mesurait bien l’ampleur du gouffre économique et social qui séparait la RFA de la RDA et les conséquences dramatiques pour la population de l’Est si l’on précipitait le mouvement. Avec le recul, on ne peut que lui donner raison puisque trente ans plus tard les "Ossis" ont toujours le sentiment d’avoir été colonisés par leurs compatriotes de l’Ouest.

Six mois plus tard cependant, ces discours prudents étaient balayés par le vent de l’Histoire avec la réalisation de l’union économique et monétaire le 1er juillet 1990 et, trois mois plus tard, l’unification politique. Que s’était-il passé entre-temps qui explique une telle accélération?

La première réponse a été donnée par Helmuth Kohl à une délégation de la Commission spéciale mise sur pied par le Parlement européen pour suivre le processus en cours. À l’interpellation de Claude Cheysson, ancien ministre français des affaires étrangères, qui proposait une adhésion de la RDA à la Communauté européenne comme préalable à toute réunification, le Chancelier répliqua que chaque jour deux mille Allemands de l’est franchissaient la frontière et qu’à ce rythme, c’est un désert économique et humain qui entrerait dans la Communauté.

Le fil allemand du pull-over

Mikhail Gorbatchev ©BELGA

La seconde réponse vint de Gorbatchev. Celui sur lequel la France et la Grande-Bretagne comptaient pour faire obstacle à la réunification, nous déclara qu’il ne voulait pas entraver le cours de l’Histoire et que cette évolution servait son grand dessein d’une Maison commune associant l’URSS et ses alliés d’Europe centrale et orientale à la Communauté européenne.

On sait ce qu’il en advint: une fois tiré le fil allemand du pull-over, celui-ci se détricota provoquant l’effondrement de l’empire communiste européen et la chute de Gorbatchev.

Pour hautement symbolique qu’elle fut, la chute du Mur n’aurait sans doute été qu’une surprise de l’Histoire, si la volonté du peuple allemand et la résignation des grandes puissances signataires du Traité de Postdam, n’avaient provoqué un séisme politique dont nous subissons aujourd’hui les répliques. À vivre l’un sans l’autre, les Etats-Unis et la Russie ont laissé le monde à lui-même pour le meilleur et pour le pire. Quant à l’Europe, elle a raté la marche de son union politique parce que la "Grande Allemagne" incarnée par Meckel n’en voulait plus.

Pas sûr que c’est l’avenir auxquels rêvaient les Berlinois de l’Est lorsqu’ils faisaient la file sur l’Alexanderplatz le 1er juillet 1990 pour échanger leur monnaie de Monopoly contre les Deutsche Mark, symboles à leurs yeux de liberté et de prospérité.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect