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Des remèdes pour et par l’entrepreneuriat à la crise du Covid-19?

Sur le plan économique, d’aucuns mettent en évidence et saluent les entrepreneurs dits « résilients ». Il s’agit de ceux qui ont su rapidement identifier de nouvelles opportunités malgré la crise. ©REUTERS

Quels sont les impacts de la crise du Covid-19 pour l’entrepreneuriat? Peut-il apporter des réflexions pour penser/panser les prochaines crises?

Depuis plusieurs semaines, l’invité surprise Covid-19 semble nous avoir violemment projetés dans une autre réalité. Sur le plan économique, d’aucuns mettent en évidence et saluent les entrepreneurs dits "résilients". Il s’agit de ceux qui ont su rapidement identifier de nouvelles opportunités malgré la crise. Ce sont les restaurateurs qui livrent à domicile. Ce sont ces entreprises qui peuvent se lancer dans la production de biens devenus clés. Les exemples se multiplient et je m’en réjouis, je m’y accroche même un peu.

Amélie Jacquemin

Professeur d’entrepreneuriat à l’Université catholique de Louvain

Toutefois, ces situations portent le concept de résilience au niveau des capacités individuelles des entrepreneurs. On individualise une question qui devrait se penser au niveau du contexte de crise que nous traversons. En effet, se focaliser sur ces exemples, au niveau individuel, revient à ne pas percevoir les professions et les secteurs dans lesquels, malgré les meilleures volontés et capacités du monde, les entrepreneurs ne peuvent tout simplement pas être résilients. Je pense, par exemple, aux logopèdes, aux électriciens, aux coiffeurs, mais aussi aux entreprises actives dans des secteurs comme l’évènementiel, les parcs animaliers ou récréatifs, les spectacles, les salles de sport.

La résilience me parait devoir être mise en débat au niveau du contexte de crise que nous traversons et du système symptomatique qu’il remet vigoureusement sous les projecteurs. En effet, la crise nous a rappelé plusieurs constats implacables. Nous ne faisons pas suffisamment barrière à la main-d’œuvre peu coûteuse des pays émergents ni aux mécanismes d’évasion fiscale.

La crise nous a aussi rappelé quelques évidences. Il est urgent de relocaliser dans notre pays une série de productions, de créer des écosystèmes qui fonctionnent en circuits courts, de soutenir financièrement les secteurs vitaux comme la culture et la santé, de revaloriser les politiques salariales de métiers jugés clés. Pourquoi ces remèdes que nous connaissons bien restent-ils l’apanage de quelques-uns (revisionnez le film "Demain"), sans jamais être portés au niveau général (systémique)?

Voilà quelques éléments sur ce que la crise actuelle nous indique en termes de conséquences pour l’entrepreneuriat. Mais, qu’en est-il, si l’on inverse la relation? L’entrepreneuriat peut-il, à son tour, apporter des enseignements utiles dans le contexte épidémique?

Contenir le risque

"Pourquoi les remèdes que nous connaissons bien restent-ils l’apanage de quelques-uns, sans jamais être portés au niveau général (systémique)?"
Amélie Jacquemin
Professeur d’entrepreneuriat à l’UCLouvain

La réponse se trouve dans la définition même de l’entrepreneuriat. En effet, l’entrepreneuriat est associé, par essence, à un processus de prise de risque. Le débat sur la société du risque développé par Ulrich Beck et Anthony Giddens se rappelle à nous. Dans notre culture, l’aversion au risque est prégnante. Tout est mis en œuvre pour "contenir" le risque et penser qu’on va pouvoir ensuite totalement l’éliminer. La notion de risque désigne un futur comportant un aléa difficile à estimer dans la mesure où ne disposons pas de toutes les informations pour faire ce calcul.

Si la situation se reproduit, nous pouvons certes identifier des caractéristiques qui se répètent, les appréhender, ce qui nous aidera un peu à prendre des décisions. C’est d’ailleurs un décalage temporel qui nous a permis de déjà profiter des informations mises en lumière par la situation vécue en Chine et en Italie.

Le Covid-19 reviendra. On le sait. Et après lui, d’autres virus apparaitront peut-être. Attendre le déconfinement, puis reprendre nos vies "as usual", ne résoudra rien en profondeur comme le soulignait récemment le Resilience Management Group. Il faut "apprivoiser" ce risque; l’intégrer en permanence comme nouvel élément potentiel dans nos vies. Cela signifie que nous devons tous apprendre durablement à mettre et à enlever correctement un masque, à se laver les mains régulièrement, à revoir la manière dont on se salue, à produire nous-mêmes et stocker des biens et matériels vitaux, à manipuler les outils de réunion et de formation numériques, à repenser la disposition spatiale de ces lieux de réunion, à recourir plus fréquemment au télétravail, etc.

Décider à l’aveugle

Au-delà du risque, c’est le concept d’incertitude qui apparait également. En entrepreneuriat, la théorie dite de l’"effectuation" introduite par Sarasvathy souligne l’importance de l’incertitude, notamment dans la phase précoce du lancement d’un projet ainsi que dans les secteurs très concurrentiels où le changement est presque permanent.

L’incertitude caractérise une situation où l’entrepreneur agit en "isotropie". Cela signifie qu’il prend des décisions en parfait "aveugle" sans qu’aucune probabilité, récurrence ou expérience antérieure ne puissent le guider dans ses choix. Pour avancer, l’entrepreneur pratique alors des petits pas. L’entrepreneur teste, expérimente et se demande à chaque étape, non pas ce qu’il souhaite gagner, mais ce qu’il est prêt à perdre (ex.: nombre de mois sans se verser de salaire).

Anticiper les prochaines crises épidémiologiques, c’est donc aussi s’interroger collectivement sur ce niveau de pertes jugées "acceptables", dans chacune des phases d’un plan global de sécurité. Sur ce point, une attention accrue devrait être portée sur l’accroissement des souffrances qu’elles soient mentales et/ou physiques que le système va devoir adresser (burnouts parentaux, violences intrafamiliales, abandon des plus précarisés, traumas psychiques des personnels de santé de première ligne et des survivants des services de soins intensifs).

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