chronique

"Désolé, je n'ai vraiment pas le temps"

Cette phrase tellement banale n'en pose pas moins une question fondamentale: subissons-nous le temps ou en avons-nous la maîtrise? Tout dépend de quel temps on parle...

Par Laurent Hublet, Entrepreneur dans le numérique et philosophe, co-fondateur et CEO du campus numérique

Combien de fois n’avez-vous pas prononcé ou entendu cette phrase, dans un contexte privé ou professionnel? Cette phrase tellement banale pose pourtant une question fondamentale, source de bien d'incompréhensions dans les familles et les entreprises. Est-ce que nous subissons le temps ou est-ce que nous avons prise sur lui? Est-ce un phénomène extérieur ou une expérience intérieure?

Pour parler de ce temps qui s’impose à nous, les Grecs anciens utilisaient le mot "chronos", qui a donné chronomètre ou chronologie. Chronos, c’est le temps linéaire de la physique, qui s’écoule quoi que nous fassions. C’est aussi le temps maudit des poètes, dont parle Baudelaire quand il dit "L’un court, et l’autre se tapit pour tromper l’ennemi vigilant et funeste, le Temps!".

Si l’on s’en tient à cette définition d’un temps chronologique imposé de l’extérieur, alors on peut effectivement affirmer: "Je n’ai pas le temps". On ne pourrait d’ailleurs pas affirmer le contraire! Au sens de chronos, on n’a littéralement jamais le temps. La phrase "je n’ai pas le temps" signifierait-elle peu de chose? S’agirait-il simplement d’une affirmation fataliste, du genre "ce n’est pas de ma faute si je n’ai pas pu te voir, le temps ne m’appartient pas"?

Toutefois, les anciens Grecs utilisaient un second terme pour parler du temps: "kairos". Le kairos, c’est le moment opportun, l’instant "T" de l’opportunité. Le dieu kairos était représenté sous les traits d’un jeune homme au crâne garni d’une unique touffe de cheveux. Ainsi que l’a dit Nietzsche au XIXe siècle, "pour dompter le kairos, ‘l’instant favorable’, il faut saisir l’occasion par les cheveux"! Avant c’est trop tôt; après c’est trop tard. Mais là, maintenant, c’est le kairos – le temps du choix et de l’action, où l’on attrape par les cheveux ce petit dieu qui s’échappe.

Sus aux voleurs de temps!

Si l’on comprend le temps comme kairos, alors la phrase "je n’ai pas le temps" devient très intéressante!

En effet, contrairement au temps-chronos, nous avons prise sur le temps-kairos. Le choix de l’acte nous appartient. Le kairos témoigne d’un espace de liberté humaine au milieu d’un temps-chronos qui s’écoule en dépit de nous. Il est donc primordial, pour chacun.e d’entre nous, de pouvoir exercer librement notre kairos. Il faut nous protéger contre les voleurs de temps – ces procédures ou ces personnes qui nous privent des moments opportuns. Comme, par exemple, cette réunion inutile à 18h qui nous fait rater le sourire (ou les pleurs!) de notre enfant dans son bain. Il faut développer, au sein des organisations, des mécanismes structurels contre le vol de temps. Et, dès lors, un collaborateur doit pouvoir dire "je n’ai pas le temps" lorsqu’il considère que le moment favorable d’une activité n’est pas venu.

Certes, mais où s’arrête alors la liberté de dire "je n’ai pas le temps"? N’est-ce pas énervant d’entendre ces gens qui disent n’avoir jamais le temps pour rien? N’est-ce pas horripilant d’entendre son conjoint dire pour la dixième fois "je n’ai pas eu le temps", parlant du choix de l’assurance RC ou du remplacement d’une ampoule de la salle de bain? Bien sûr, le temps-kairos est une expérience à la portée de tous les êtres humains libres. Il est nôtre, quelle que soit notre richesse matérielle. Mais sommes-nous vraiment égaux face à lui? Exercé de manière absolue, le kairos ne se résume qu’à un égoïsme. Si vous n’avez jamais le temps de ne rien faire à la maison, il faudra bien que quelqu’un d’autre trouve ce temps. Comme la liberté, le kairos des uns s’arrête là où commence celui des autres. Il faut donc pouvoir faire don de son temps, à une personne ou à un groupe. Il faut parfois pouvoir dire haut et fort "j’ai le temps", entendant par là "je te fais bien volontiers don de mon temps".

Le temps, dans son sens de kairos, est probablement la seule ressource dont nous soyons authentiquement propriétaires, qui que nous soyons. Comme le dit très joliment le philosophe belge Pierre Destrée, "le kairos est le temps qui ne peut être rempli que par moi". Il faut donc prendre ce temps, au sens littéral de "se l’approprier". Il faut le protéger contre les voleurs, pour pouvoir pleinement l’exercer. Et dans le même temps, il faut pouvoir le donner à celles et ceux qui nous importent vraiment. Contre Baudelaire et avec Nietzsche, il faut vouloir le moment opportun à tel point qu’on serait prêt à ce qu’il se reproduise infiniment à l’identique. En espérant qu’avec tout ça, je ne vous aie pas fait perdre votre temps…

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