Dans cette chronique mensuelle, Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase, analyse un mot utilisé couramment dans les entreprises.

Quand il est licencié par une entreprise à qui il a consacré un grand nombre d’années, quand une relation amoureuse se termine brutalement ou quand, tout à coup, un rêve d’enfance s’écroule, l’être humain vit une grande secousse. Tout comme l’homme politique vaincu au soir des élections, l’entrepreneur obligé de déposer son bilan, la sportive à qui une vilaine blessure interdit désormais toute compétition, l’écrivain qui réalise qu’aucun éditeur ne publiera son roman ou encore la scientifique qui prend conscience qu’il y a une faille dans sa théorie, tous et toutes se doivent d'"encaisser le coup".

Il n’y a pas d’alternative. L’échec est bien là, impitoyable, irréversible et souvent cruel. La personne a envie de réécrire la manière dont les choses se sont déroulées. Peine perdue. Ce qui s’est passé s’est passé et une seule question importe désormais: comment s’en remettre?

La réponse tient en un mot: le deuil. La métaphore a envahi tous les champs de l’activité humaine tant les similitudes sont nombreuses entre le décès d’un proche et un échec en général.

Quand on a perdu un être cher, quand il n’y a pas d’autre choix que de continuer à vivre sans lui ou sans elle, il faut "faire son deuil". Perdre un emploi ou être trahi par un associé n’est certes pas aussi tragique, mais il y a bien souffrance et l’analogie s’avère utile.

Le deuil est une démarche longue, difficile et douloureuse qui n’a pas pour objet de changer ce qui s’est passé, ce qui de toute manière serait impossible. La raison du deuil est de permettre un regard autre sur le futur. Plus fondamentalement encore, le deuil a pour objet de montrer qu’un futur est possible.

©AFP

Pour aider le processus, comme dans toutes les situations complexes, une modélisation est intéressante. Le deuil est un travail personnel, et l’outil proposé structure le chemin à parcourir en dix étapes dans lesquelles une personne concernée peut se reconnaître. La pertinence et l’intensité de ces étapes peuvent varier assez fort en fonction des circonstances ou du tempérament des individus, certaines étapes sont même facultatives, mais le modèle éclaire bien l’essentiel du parcours.

- le choc: le premier moment est une secousse, voire un séisme, et il faut l’accepter comme tel, c’est le "coup" qu’il faut encaisser. Même quand l’événement était plus ou moins prévisible, il n’en reste pas moins violent. Le sommeil devient difficile, on aimerait tant que cela ne soit qu’un cauchemar;

- le refus: l’être humain secoué, voire assommé, réagit et reprend ses esprits. Il est ainsi fait que sa réaction sera le déni, c’est-à-dire le refus de croire ce qui se passe ou ce qui s’est passé. "Ce n’est pas vrai", "ce n’est pas possible", même si les faits sont là devant lui, évidents, brutaux;

- la colère: le stade suivant, c’est l’explosion de rage, la personne en veut à ceux qui, selon elle, sont à l’origine de l’échec. Elle peut même entrer en colère contre le monde entier, il n’est pas possible de la raisonner. La colère justifie son statut de mauvaise conseillère et fait lentement place au désir de vengeance;

- la détresse: le quatrième moment du deuil est un moment de désespoir profond, de tristesse immense, de grande solitude, c’est l’effondrement. Des peurs multiples envahissent la personne, alimentées par une angoisse de ne pouvoir s’en sortir. La détresse peut être longue;

- l’acceptation: mais un jour, enfin, se produit le déclic. Pour la première fois depuis longtemps, le regard se porte un peu plus vers l’avenir que vers le passé. Car à l’horizon apparaît enfin une raison d’espérer. Ce cinquième moment est un choc à l’envers, c’est la première lueur qui annonce la fin de la nuit;

- le test d’alternatives: plus fort encore, ce n’est pas seulement un avenir qui devient soudain possible, ce sont même plusieurs futurs différents qui peuvent être imaginés, envisagés, comparés, enrichis;

- la négociation: le processus de deuil entre dans sa partie la moins douloureuse. L’issue choisie peut être discutée, amendée. Les choses s’améliorent, comme en témoigne le regard des autres qui a changé;

Finalement, la vie n’est-elle pas qu’une succession de deuils?

- les opportunités: elles apparaissent maintenant en grand nombre. Impossibles à voir auparavant, certaines choses sont non seulement devenues possibles mais elles apparaissent parfois même souhaitables;

- le pardon et la distance: il devient possible de croiser les éventuels responsables de l’échec sans pour autant être mal à l’aise ou animé d’un sentiment de revanche;

- la renaissance: la personne a "fait son deuil". Un nouveau chapitre de sa vie va pouvoir s’écrire. Les nœuds se sont défaits, le labyrinthe est vaincu, l’avenir est à nouveau ouvert;

Finalement, la vie n’est-elle pas qu’une succession de deuils? Il faut un jour quitter l’école primaire, les mouvements de jeunesse, la maison familiale, un premier travail, une maison dans laquelle on se sent bien. Il faut un jour accepter de voir les enfants partir, d’abandonner une fonction prestigieuse, d’avoir moins de force physique ou de mémoire. Voilà donc un modèle bien utile!

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