Discipline

©Tonu / cartoonbase

 

Par Luc de Brabandere

 

Le thème de la "discipline" est souvent à l’ordre du jour des discussions dès qu’il s’agit de rigueur. Mais ce mot peut s’entendre de deux manières très différentes.

Le premier sens est lié aux règlements, à l’ordre, à l’autorité. On fait régner la discipline dans une classe, inspiré parfois par la discipline des militaires. Et les indisciplinés se retrouvent alors devant le conseil de discipline…

L’autre compréhension possible du mot n’a a priori rien à voir. Une discipline peut en effet être aussi définie comme une branche de la connaissance, un secteur d’étude ou encore un domaine de recherche. La géométrie est une discipline, tout comme la comptabilité ou la psychologie.

Comment expliquer deux sens aussi éloignés l’un de l’autre d’un mot utilisé pourtant quotidiennement? La réponse nous vient d’un autre mot très fréquent, lui aussi susceptible de malentendu, le verbe "apprendre". Car si un professeur apprend la stratégie à ses élèves, ils l’apprennent en l’écoutant. Ce verbe fonctionne donc dans les deux sens.

En latin par contre, la nuance était possible car discere (s’instruire) n’est pas docere (enseigner).

Discere va de pair avec discipulus qui peut être traduit par disciple, mais aussi par écolier ou élève. Le sens premier de discipline est lié à l’organisation du savoir en différentes branches pour en faciliter la transmission.

Docere par contre nous conduit à docteur, doctrine et aussi à… docile, qualitatif de celui qu’on "instruit aisément". La boucle est bouclée, car la docilité est le propre des personnes… disciplinées!

Dans les deux cas, le sens du mot "discipline" nous ramène à l’enseignement. Mais remettons de l’ordre dans les choses. Ce n’est pas parce qu’il y a de la discipline que les élèves s’instruisent, c’est parce que l’on veut instruire les élèves qu’on organise le savoir en disciplines. Si on décide d’isoler une matière comme l’écologie et d’en faire une discipline, c’est parce qu’en présentant cette matière comme un tout distinct, on permet à l’élève de mieux en comprendre les enjeux. Les règles, les principes, les méthodes, les classements, la découpe des savoirs doivent être au service de la pédagogie et non l’inverse.

Mais quand le monde change, il doit en être de même des catégories. Et l’enseignement devrait s’ouvrir à de nouvelles disciplines. Illustrons cela par l’exemple de deux d’entre elles, la physique et la chimie.

 

Ce n’est pas parce qu’il y a de la discipline que les élèves s’instruisent, c’est parce que l’on veut instruire les élèves qu’on organise le savoir en disciplines.

Le fer qui tombe et le fer qui rouille

Au XVIIIe siècle, les choses étaient claires. La physique était la discipline scientifique qui étudiait les changements d’état de la matière, et la chimie celle qui analysait ses changements de nature. Quand on regardait une masse de fer tomber, on faisait de la physique. Quand on la regardait rouiller, on faisait de la chimie. Le physicien observait l’eau devenant vapeur, le chimiste l’observait dissoudre du calcium ou du sodium. Les métiers étaient différents, les définitions étaient précises.

Mais les choses se sont compliquées. Car si on regarde une pomme tomber, on fait de la physique, mais si on la regarde pourrir, on fait quoi? Le vivant serait-il objet de chimie? Non, pas exactement, inventons alors une nouvelle discipline: la biochimie. D’accord, mais un fossile était vivant et il ne l’est plus, alors que fait-on? On invente encore une nouvelle discipline, l’archeobiochimie…?

Et puis vint la théorie quantique. Comme on y étudie l’accélération des particules, c’est-à-dire leur passage d’un état lent à un état rapide, les physiciens l’estiment de leur domaine. Les chimistes en revanche expliquent aux physiciens que le passage d’un état froid à un état chaud est dû à l’agitation des molécules en présence. Tout se… mélange! Exit en tout cas la distinction facile entre physique et chimie!

Laquelle des deux disciplines est-elle la plus importante? C’est Ernest Rutherford qui tranche pour la première option en déclarant au début du XXè siècle: "Toute science est soit de la physique, soit de la philatélie!" Ironie de laboratoire, ses travaux sur la radioactivité lui valurent en 1908 le prix Nobel de… chimie! Le seul sans doute jamais attribué à un collectionneur de timbres-poste.

La reine de toutes les disciplines

Et le flou n’a jamais cessé de croître. Les physiciens se sont rapprochés des astronomes pour créer l’astrophysique, conjuguant ainsi une pratique basée sur l’expérimentation avec une autre basée sur l’observation. Ils ont proposé aux archéologues de dater leurs découvertes grâce au carbone 14, ils ont suggéré aux dentistes de traiter leur patient au moyen d’un laser.

Les chimistes ont étudié les cailloux ramenés de la Lune par les missions Apollo et sont donc devenus — même si le mot n’existe pas — astrochimistes. D’autres se sont alliés aux biologistes et aux psychologues pour développer de nouveaux médicaments pour traiter les maladies mentales. La physique des matériaux a permis l’informatique, mais les futures mémoires d’ordinateur seront peut-être chimiques. Les nanotechnologies envahissent tout. Même la gastronomie trois étoiles est entrée dans l’âge de la cuisine moléculaire! La cocotte-minute est devenue éprouvette et un plat qui a un goût chimique est aujourd’hui très tendance…

Comment définir alors aujourd’hui la physique? Il n’y a plus qu’une manière de le faire: c’est ce qu’étudie un scientifique qui se dit physicien! Et idem pour la chimie ou l’astronomie. Ou alors on revient au XVIIe siècle, car la question ne se posait pas. Galilée, Descartes, et tous ceux qui voulaient expliquer le monde disaient simplement faire de la "philosophie naturelle".

Ce qui nous permet une suggestion. Que les ministres qui s’astreignent à une discipline budgétaire dans l’enseignement secondaire pensent enfin à y introduire la reine de toutes les disciplines: la philosophie!

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