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Donner du sens en pariant sur la puissance

La Chronique de Laurent Hublet, CEO de BeCentral

"Le scandale Nethys, c’est l’histoire d’une confiscation de pouvoir". "L’Europe impuissante face Erdogan". "Softbank va-t-il prendre le pouvoir pour sauver WeWork?", "La Tax Lady Margrethe Vestager prépare sa montée en puissance".

Dans ces quelques phrases parues dans la presse cette semaine, on lit "pouvoir" et "puissance". Ces deux mots français n’en sont qu’un en anglais ("power"). La distinction entre les deux termes est pourtant capitale, parce qu’ils relèvent de logiques très différentes. Ces logiques conditionnent le sens que nous pouvons chacun donner à notre engagement professionnel. Elles imprègnent les organisations et peuvent donc constituer un instrument de leur transformation.

Le pouvoir a été pensé à Florence au milieu du 16e par Machiavel, un conseiller du prince Laurent de Médicis. Machiavel décrit le pouvoir comme une notion distributive et stratégique. Le pouvoir existe en une certaine quantité: il faut le conquérir, le partager, le défendre.

La puissance a été pensée à peu près à la même période, mais dans un contexte très différent. Son grand penseur est Spinoza, un philosophe d’Amsterdam devenu polisseur de lentilles pour survivre. Pour Spinoza, la puissance est le fondement de la vie en général et de l’humain en particulier. "Toute chose s’efforce de persévérer dans son être", dit-il. Cela vaut pour l’homme aussi; au plus profond, nous sommes une puissance d’exister.

Le pouvoir, dans les mots de Spinoza, est lié à des “passions tristes”: il génère envie et jalousie. À l’inverse, la puissance est créatrice et joyeuse.
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Pourquoi est-il utile de distinguer ces deux notions, pouvoir et puissance?

Les enjeux de pouvoir constituent le quotidien des milliers de managers et des dizaines de ministres que compte la Belgique. On parle tous les jours de pouvoir en entreprise ou en politique. On ne parle pas de puissance, ou très peu. C’est bien dommage!

En effet, si l’enjeu du pouvoir est de répartir les morceaux du gâteau, celui de la puissance est de faire grandir ce gâteau. Le pouvoir, dans les mots de Spinoza, est lié à des “passions tristes”: il génère envie et jalousie. À l’inverse, la puissance est créatrice et joyeuse.

Aujourd’hui, il faut oser faire le pari de la puissance.

On a créé des silos organisationnels et des mécanismes de contrôle qui ôtent à l’individu le choix de ses actes et la maîtrise de leurs conséquences.

Beaucoup de collaborateurs et de managers ont l’impression d’une perte de sens au travail. On a créé des silos organisationnels et des mécanismes de contrôle qui ôtent à l’individu le choix de ses actes et la maîtrise de leurs conséquences.

En politique, la lasagne institutionnelle (qu’elle soit belge ou européenne) dilue la capacité d’action et la responsabilité de chacun. Qu’en résulte-t-il? Des luttes de pouvoir sans fin et un sentiment d’impuissance. Rien d’étonnant, dès lors, que le burn-out et le bore-out soient devenus les maladies professionnelles du 21e siècle.

La puissance est l’instrument qui permet à un engagement de faire sens. En effet, l’enjeu aujourd’hui n’est pas de "donner du sens" aux individus dans les organisations, comme on "donnerait" une augmentation de salaire ou un jour de congé. Chaque individu est le seul à même de conférer du sens à son action. Ce que les entreprises ou les institutions peuvent faire, c’est donner de la puissance.

Concrètement, donner de la puissance, c’est mettre en place les conditions pour que chacun puisse déterminer le sens de son travail ou de son implication au bien public. À l’instar de ce que font certaines sociétés, c’est permettre à l’individu de consacrer une partie de son temps à un projet de son choix. Augmenter la puissance en entreprise, c’est créer de la proximité entre une action, son intention et son résultat. Cela implique donc d’enlever des silos et des lignes de reporting, pour donner de l’autonomie aux acteurs de terrain.

Nous avons besoin aujourd’hui de femmes et d’hommes puissant(e) s en entreprise et en politique, non pas de femmes et d’hommes de pouvoir. Pour que chacun puisse donner du sens à son action, il faut conférer de la puissance. Dans le match Spinoza-Machiavel, je vous propose de parier sur Spinoza.

* Illustration @ Cartoonbase  

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