Du cash… digital, la nouvelle idée des banques centrales

Les banques centrales qui impriment des billets… Une image qui appartiendra un jour au passé ? ©AFP

De nombreuses banques centrales travaillent actuellement à créer leurs propres monnaies numériques, ce qui ne serait pas sans conséquences notamment sur l’activité des banques commerciales.

Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez
Respectivement professeur à l'UCL et à l'ULB

Les banques centrales n’ont pas attendu l’annonce de Facebook, et son projet de stablecoin, une cryptomonnaie indexée sur le dollar à destination du marché indien, pour réfléchir à une parade qui a pris corps avec les Central Bank Digital Currencies (CBDC).

©BELGAIMAGE

Ces monnaies numériques, les CDBC, visent à digitaliser les billets de banque, à payer en espèces sans espèces. Comment? Trois méthodes sont envisagées: des bitcoins, bien sûr, mais aussi des jetons (virtuels) ou carrément des comptes bancaires pour particuliers auprès de la banque centrale couplés à un service de paiement instantané. On oublie le bitcoin et les jetons car trop complexes (voire sulfureux) à mettre en œuvre. Un tel compte en banque faciliterait aussi la mise en œuvre de la tout aussi sulfureuse "monnaie hélicoptère".

Les motivations des banques centrales avec les CDBC sont diverses: décourager le recours au cash physique sans pénaliser les usagers non bancarisés, améliorer la sécurité des paiements et rendre la circulation du cash plus efficace (car dématérialisé). Si toutes les banques centrales (63) interrogés par la banque des règlements internationaux mènent des études à ce sujet, la moitié d’entre elles en sont déjà au "proof of concept", autrement dit à la démonstration de faisabilité, et quelques-unes en sont à un pilote (dont la Suède avec le e-krone).

Les CBDC ont l’objectif de moderniser le cash dans l’esprit de la mission de base des banques centrales à savoir fournir de l’argent sans risque au citoyen.

Les CBDC ont l’objectif de moderniser le cash dans l’esprit de la mission de base des banques centrales à savoir fournir de l’argent sans risque au citoyen.

Pour autant ce n’est pas sans risque pour le secteur. Les partisans des CBDC mettent en avant le fait qu’ils renforceront la robustesse des autres systèmes de paiement en ajoutant une corde à leur arc. Ce n’est pas forcément vrai. Un système de paiement est d’autant plus efficace qu’il jouit d’économies d’échelles et d’effet de réseau. Mais en avoir trop serait contre-productif.

Gérer des (comptes de) particuliers, c’est aussi un nouveau métier, pas forcément sympathique… Comme les banques commerciales, les banques centrales devront en effet mettre en place des procédures de prévention du blanchiment et de KYC ("Know Your Customer") afin de se prémunir de l’ouverture de comptes fantômes. Elles devront aussi répondre aux requêtes judiciaires et fiscales (on imagine déjà l’émotion que susciterait une descente de police à la BNB…).

Et contrairement aux billets de banques bien palpables, les CBDC resteront vulnérables aux cyberattaques.

La politique monétaire perturbée

Avec les CBDC, les taux d’intérêt des banques centrales s’appliqueraient directement aux particuliers qui y disposent d’un compte, soit autant de flux perdu pour les instruments monétaires classiques, sûrs, liquides, comme les bons du trésor.

Résultat: les banques commerciales devraient calquer à la décimale près leur taux sur ceux des CBDC alors qu’un différentiel se justifie compte tenu de l’étendue des services offerts, des risques encourus et des coûts de transaction.

On verrait les banques centrales devenir acteurs de ces marchés et en influencer les prix. Or ce n’est pas vraiment leur rôle…

Autre écueil: imaginons les CBDC connaître le succès sans remplacer pour autant le cash. Les banques centrales devraient alors acquérir (ou accepter en garantie) des créances souveraines et des actifs privés en plus (prêts hypothécaires titrisés, fonds négociés en bourse…) ou des titres liquides plus risqués. On verrait ainsi les banques centrales devenir acteurs de ces marchés et en influencer les prix. Or ce n’est pas vraiment leur rôle…

Si les CBDC venaient à remplacer en partie les dépôts bancaires (puisqu’ils offriraient des comptes pour particuliers), la banque centrale, en équilibrant cette demande avec des titres d’Etat, perturberait à nouveau le marché de la dette souveraine. Bref, le bilan des banques centrales risquerait de devenir obèse s’il fallait intégrer les CBDC. Question: le veut-on?

L’avenir des banques commerciales en question

Chacun sait aussi que les banques commerciales tirent des revenus stables des systèmes de paiement. En les concurrençant, les CBDC les éroderaient inévitablement. Parallèlement, les CBDC pourraient rapidement être vus comme un actif hyper-sûr à détenir, avec là encore un impact sur la structure des marchés de financement. De fait, les CBDC, comme forme alternative de monnaie, pourraient éteindre à son profit la demande auprès des émetteurs d’instruments sur le marché monétaire.

Dans ce contexte, les banques commerciales devraient alors compenser ces pertes de revenus avec des formes plus risquées de prêt. Encore une fois: le veut-on? Car, bien sûr, le risque de vider les banques commerciales existerait aussi si toute la population venait à transformer ses avoirs en cas (ce qui est matériellement impossible), alors qu’en un clic, on pourrait vider les comptes de sa banque commerciale pour transférer ses avoirs à la banque centrale.

Enfin, rien n’empêcherait non plus une banque étrangère d’ouvrir un compte CBDC chez son voisin. Concrètement, cela équivaut à un compte off-shore. Et l’on ouvrirait ainsi la porte à des paiements transfrontaliers sous le manteau.

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En pratique, cela reviendrait à fluidifier les fuites de capitaux à la moindre alerte et faciliterait le processus de dollarisation (la monnaie délaissée au profit du dollar via des comptes CBDC à la Fed) des économies en péril. Et, vu l’attrait du dollar, il suffirait à la Fed de se lancer le premier pour capter tout le marché des CBDC…

Pour en savoir plus :

  • Bank for International Settlements, Central bank digital currencies, March 2018
  • Casting Light on Central Bank Digital Currencies, FMI, 12 Nov 2018
  • Proceeding with caution – a survey on central bank digital currency, C. Barontini & H. Holden, January 2019

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