chronique

Du confinement aveugle à l’effondrement social ?

Politologue - UCLouvain

La chronique politique de Vincent Laborderie, politologue à l'UCLouvain.

En ces temps d’actualité intense, le rapport que Unia a consacré à l’impact du confinement en termes d’égalité et de discrimination n’a probablement pas eu l’attention médiatique qu’il méritait (1).

Vincent Laborderie. ©Saskia Vanderstichele

Il devrait pourtant faire l’objet d’une lecture attentive de la part de nos dirigeants comme de tout citoyen intéressé par les conséquences déjà visibles de cette crise sur notre société. Il pointe notamment que ce sont les publics les plus fragiles et les plus précaires avant la crise qui souffrent le plus de celle-ci. Et ce constat va bien au-delà des groupes qui font habituellement l’objet de discriminations.

La chose apparaît clairement si l’on analyse les secteurs les plus touchés. Il y a d’abord tout le monde artistique et du spectacle qui n’a jamais vraiment repris depuis mars dernier. Des artistes par définition précaires qui sont aujourd’hui à la fois désœuvrés et sans aucune perspective. Vient ensuite l’horeca et ses employés payés souvent à peine plus que le salaire minimum et, surtout, sans qualification. Aucune reprise de ce secteur n’est même évoquée. 2021 ? Mais d’ici là combien resta-t-il d’établissements n’ayant pas mis la clé sous la porte ? Et, surtout, que vont devenir les employés de ce secteur ?

Une vie détruite

Rajoutons enfin les petits commerçants, qui voient l’œuvre d’une vie détruite, pour beaucoup de manière définitive. Quel contraste avec la situation des fonctionnaires et des cadres de grandes entreprises dont le changement le plus notable est le plus souvent le passage au télétravail.

Parmi toutes les données citées par Unia, un chiffre permet de mesurer les conséquences humaines : 23% des personnes actives dans ces secteurs ne disposent pas de réserves financières suffisantes pour faire face à une dépense imprévue de 1.000 euros. Précisons que cette donnée date d’avant la crise. On n’ose imaginer ce qu’il en est aujourd’hui.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Probablement parce que les mesures restrictives liées à la lutte contre le Covid-19 – que l’on appelle par facilité « confinement » – s’imposent de manière uniforme, quelle que soit la situation des personnes ou des structures.

Ainsi, un jeune de 18 ans subit ainsi autant de contraintes et de restrictions qu’une personne à haut risque. Autre exemple : l’amende pour non-port du masque est de 250 euros, soit une somme considérable pour certaines personnes. La même logique prévaut pour les personnes morales. Ainsi le petit commerçant et le grand groupe sont logés à la même enseigne. Or les deux ne sont certainement pas égaux, que ce soit en capacité de trésorerie, de soutien des banques ou, plus prosaïquement, de mise en place du clic-and-collect.

"Ce confinement aveugle est probablement la politique la plus injuste et la plus antisociale qui ait jamais été menée dans nos démocraties."
Vincent Laborderie
Politologue à l'UCLouvain

La conséquence de cette situation n’est pas difficile à prévoir : une série de faillites des petits commerces dès que le moratoire à ce sujet sera levé.

Le confinement représente en réalité le cas typique d’une politique publique qui, du fait de son uniformité, a l’apparence de l’égalité. Mais, faisant l’impasse sur les différences concrètes de situation, elle est en réalité profondément inéquitable. Au vu de son impact sur tous les aspects de la vie, ce confinement aveugle est probablement la politique la plus injuste et la plus antisociale qui ait jamais été menée dans nos démocraties.

Une erreur fondamentale a certainement été de croire que les dégâts occasionnés par le confinement seraient uniquement de nature économique. Lorsqu’il prononçait son fameux « quoiqu’il en coûte », Emmanuel Macron pensait certainement à des milliards d’euros. Cette perte financière pouvait par conséquent être compensée par les emprunts garantis par la BCE et le plan de relance européen. La reprise en V permettrait de rattraper le retard en quelques années.

En K plutôt qu'en V

Mais c’est là que survient le premier problème : la reprise n’est pas en V, mais en K. Certains secteurs souffrent peu voire repartent très fort, alors que d’autres s’écroulent. Et ces derniers sont principalement ceux qui emploient des personnes peu qualifiées et fragiles économiquement et socialement.

Second problème de taille : les dégâts sont aussi d’ordre sociaux et psychologiques. On peut ici faire le même constat : ce sont ceux qui étaient déjà fragiles qui ont le plus souffert, quitte, pour certains, à sombrer. Contrairement aux dégâts économiques, ceux-ci sont difficilement réparables.

"Jamais peut-être l’expression «l’enfer est pavé de bonnes intentions» n’aura été aussi appropriée."
Vincent Laborderie
Politologue à l'UCLouvain

Tout ceci a été fait au nom d’une politique a priori généreuse dont l’objectif est de protéger les plus faibles de la menace Covid. Jamais peut-être l’expression « l’enfer est pavé de bonnes intentions » n’aura été aussi appropriée. Il faut aussi pointer que, en l’occurrence, protéger les plus faibles consistait à se limiter à une conception uniquement sanitaire de la fragilité.

Concrètement, on a fait peser la protection de ces faibles-là sur les personnes en situation de fragilité économique, psychologique et sociale. Si on a procédé ainsi c’est certainement parce que les premiers étaient visibles et les autres beaucoup moins. Notre société ne veut plus voir de morts, mais elle n’a jamais voulu voir ses pauvres, et encore moins ses dépressifs. Le résultat est une politique qui est, en termes éthique et de justice sociale, aussi inepte qu’indéfendable.

Ligne de crête

Concrètement, elle a construit un « monde d’après » manifestement dystopique, où la jeunesse belge aura autant de perspectives que celles d’Espagne ou de Grèce frappées il y a dix ans par la crise financière.

"Nous sommes aujourd’hui sur une ligne de crête, avec le risque bien réel d’un effondrement, non du système hospitalier, mais d’une partie de la société belge."
Vincent Laborderie Politologue à l'UCLouvain
Vincent Laborderie Politologue à l'UCLouvain

Une telle situation, marquée par la dualisation de la société et le déclassement d’une partie d’entre elle, aura forcément des répercussions politiques. Elles ne peuvent être que majeures, à la mesure du bouleversement social dont on ne perçoit encore que les prémisses.

Il n’est pas difficile de deviner que les populistes, qu’ils soient de droite ou de gauche, seront les principaux récipiendaires des votes des déclassés et des petits commerçants ruinés. Il ne manque pas d’exemples historiques où des pandémies ont provoqué des révolutions et des changements sociétaux majeurs. Ce fut rarement pour le meilleur. On ne peut qu’espérer que nos dirigeants ont conscience que nous sommes aujourd’hui sur une ligne de crête, avec le risque bien réel d’un effondrement, non du système hospitalier, mais d’une partie de la société belge.

Vincent Laborderie
Politologue à l'UCLouvain

Lire également

Messages sponsorisés