interview

Ece Temelkuran "Le populisme, c'est quand l'immoralité devient la norme"

"Nous croyons toujours que la démocratie représentative et les institutions d’état vont nous protéger. Mais ce n’est plus le cas", juge Ece Temelkuran. ©MUHSIN AKGUN

Ece Temelkuran est une journaliste, auteure et commentatrice politique turque. Licenciée de son journal en 2011 pour avoir critiqué le gouvernement, elle a depuis quitté son pays pour vivre et travailler à l’étranger. Dans son dernier ouvrage *, cette essayiste engagée décrit les rouages de la montée des autoritarismes partout dans le monde. Ece Temelkuran s’inspire du cas turc pour dresser des parallèles avec les Etats-Unis, la Russie, l’Inde mais aussi les pays européens. "Je sais qu’il est très perturbant pour des Européens d’entendre des commentateurs politiques, comme moi, comparer l’Europe à la Turquie. Ils sont offensés par cette comparaison. Mais je ne compare par des pays ou des sociétés, mais les mécanismes du populisme qui nous affectent tous. Ces mécanismes ne sont pas le propre de la Turquie, ils existent aussi ailleurs". Plus qu’une mise en garde, Ece Temelkuran veut amorcer un dialogue international pour apporter une réponse globale au populisme de droite.

Interview
par Stéphanie Fontenoy

Vous observez les chemins qui mènent à l’autoritarisme, quels sont-ils?

Chaque pays est unique et a ses propres spécificités, mais je constate aussi des facteurs communs globaux, une logique fondamentale du populisme. Le populisme commence avec une figure politique qui met en place un mouvement, car la notion de partis politiques traditionnels n’existe plus. Ensuite, ce leader se construit une identité forte en tenant des propos outranciers et en bousculant les partis conventionnels. C’est à ce moment-là que les gens capables de sens critique commencent à se poser des questions et à ne plus reconnaître la société dans laquelle ils vivent.

©Photo News

La troisième étape est de dissiper la honte et faire de l’immoralité la norme. Je citerais par exemple Steve Banon, l’ancien conseiller spécial de Donald Trump, qui a déclaré en 2018 devant des partisans du Front National, en France: "Laissez-les vous traiter de racistes, et portez-le comme un insigne honorifique". Ou encore les dérapages de l’ancien ministre des affaires étrangères britannique Boris Johnson qui couvriraient de honte n’importe quelle personne normalement constituée, mais qui n’ont aucun effet sur lui.

Ce genre de comportement rabaisse nos valeurs morales et fait du tort à nos sociétés. Cette immoralité n’est pas née du jour au lendemain. C’est une accumulation d’attaques contre la moralité engendrée par le triomphe du néolibéralisme depuis les années 80. En ce sens, le populisme de droite est l’enfant malade du néolibéralisme.

Quels sont les autres signes de la dérive autoritaire?

La quatrième étape sur la route de l’autoritarisme est quand un leader s’attaque aux dispositifs judiciaires et politiques de son pays. Par exemple, Donald Trump a essayé de manipuler le système judiciaire aux Etats-Unis dès son arrivée au pouvoir.

Boris Johnson ©AFP

J’ai bien peur que Boris Johnson, s’il devient Premier ministre en Grande-Bretagne, agisse de la même façon. Or, quand les arcanes de la justice sont démantelés, il est très difficile de revenir en arrière.

Le cinquième rouage du populisme est la façon dont celui-ci tente de remodeler ses propres citoyens en leur imposant des critères "idéaux". Cela concerne particulièrement les femmes car tous les projets politiques, de gauche comme de droite, inventent leur propre définition du rôle de la femme modèle. Mais ils se trompent sur la nature des femmes, qui sont de plus en plus fortes et éduquées, et qui peuvent désormais s’opposer aux hommes. Le populisme de droite est une arme pour ceux qui veulent rétablir la domination masculine.

De manière plus générale, ce populisme s’attaque aux segments les plus faibles de la population. Le système néolibéral s’attaque à la dignité humaine. Le leader autoritaire promet aux masses exploitées de leur rendre leur fierté. Le peuple opprimé croit en cette promesse et en retour donne tout à ce leader autoritaire. Le peuple s’identifie à son protecteur qui se bat pour lui contre les soi-disant élites corrompues.

Vous mettez en garde les intellectuels qui n’ont pas compris à temps ces phénomènes?

Recep Erdogan ©AFP

Oui, en Turquie par exemple, il y avait des intellectuels, des écrivains, des commentateurs qui ont défendu M. Erdogan jusqu’en 2013 et le mouvement de protestations du parc Gezi. Même pendant cette révolte, certains commentateurs en minimisaient l’importance. Ils devraient faire leur mea-culpa aujourd’hui.

J’ai observé une tendance chez les intellectuels qui est de rire face à ce qui est en train de se passer. Ils se disent, "tant que l’on peut en rire, rien ne peut nous arriver". L’humour devient un refuge. Mais je crois que cette réaction est une réaction de peur face à l’horreur qui nous assaille. Car une fois que le leader autoritaire a pris d’assaut tous les mécanismes de l’état, les opposants n’ont plus que deux options: obéir ou vivre dans la peur.

Ceux qui critiquent le leader n’ont plus leur place dans la société. C’était le motto du Mccarthysme dans les années 50 aux Etats-Unis: "Love it or leave it", soit vous aimez votre pays et la politique de son président, soit vous êtes invité à le quitter. En Turquie, depuis quelques années, des citoyens doivent faire le choix de partir pour ne plus se sentir menacé.

Istanbul vient d’élire un maire de l’opposition, une première en 25 ans. C’est un pas dans la bonne direction?

Cela ne s’est pas produit du jour au lendemain. C’est le fruit de beaucoup d’efforts et de larmes. Il y a plusieurs raisons à cette victoire. D’abord, la Turquie traverse une grave crise économique. Ensuite, M. Erdogan et son entourage sont de plus en plus déconnectés des segments de la population qui les avaient soutenus.

Ekrem Imamoglu ©Photo News

Quand un leader autoritaire utilise constamment la peur, la haine et la polarisation comme arme politique, au bout d’un moment, le peuple fatigue. Au début, ce type de discours polarisant et agressif peut paraître énergisant, mais il devient éreintant à la longue. C’est pourquoi le candidat de l’opposition, Ekrem Imamoglu, a utilisé un vocabulaire qui prône la réconciliation, l’amour des autres et la compassion. Ce sont des concepts qui étaient le seul domaine de la religion pendant longtemps. Il est intéressant de voir comment M. Imamoglu a utilisé ces messages positifs et comment les électeurs les ont très vite adoptés. C’est comme s’ils réalisaient à quel point cela leur avait manqué de se sentir à nouveau normaux.

L’amour et la compassion ne sont pas des programmes politiques. Quelle devrait être la réponse adressée au populisme?

En effet, on ne vient pas à bout du populisme avec des techniques de thérapie de couple comme l’empathie. Le populisme est un problème politique qui doit être traité avec des outils politiques.

Jusqu’à présent, c’est comme si nous utilisions les outils du XXe siècle pour régler une problématique du XXIe siècle. Nous nous basons toujours sur les principes de la révolution française de liberté, d’égalité et de fraternité. Nous croyons toujours que la démocratie représentative et les institutions d’état vont nous protéger. Mais ce n’est plus le cas.

Je crois que la gauche doit revenir sur la scène politique avec un discours convaincant et passionné. Je suis très admirative des mouvements de jeunes qui se battent contre le changement climatique et je les soutiens. Mais je veux aussi leur dire qu’ils doivent inventer de nouveaux moyens pour se battre contre les dérives du capitalisme car les institutions publiques n’en sont plus capables.

Je ne suis pas une Cassandre qui annonce d’horribles prophéties. Je veux éclairer ces jeunes et leur dire qu’ils doivent inventer une nouvelle manière de faire de la politique. Et ils le font déjà. Tout le monde sait qui est Greta Thunberg (ndlr: adolescente suédoise à la tête du mouvement de lutte contre le réchauffement climatique), alors que peu de personnes peuvent citer le nom du Secrétaire général des Nations Unies.

* Comment conduire un pays à sa perte — Du populisme à la dictature, Ece Temelkuran, Stock, 224 p., 21,50 €.

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