interview

Édouard Limonov: "L'aventure russe en Crimée est l'expression de la volonté populaire"

©TASS

L’écrivain russe Édouard Limonov est un oxymore vivant. Auteur extrêmement prolifique, premier intellectuel incarcéré pour ses idées dans la Russie postsoviétique, encore régulièrement arrêté pour son opposition au pouvoir de Vladimir Poutine, il prêche néanmoins un patriotisme russe vigoureux et décomplexé.

Dans ses pérégrinations autour du monde, il a été le domestique d’un milliardaire new-yorkais, un poète à la mode à Paris, un vagabond étouffé par la nostalgie de son pays. C’est en y retournant, après la dissolution de l’Union Soviétique, qu’il entame le chapitre le plus important de son existence. Il y crée le Parti national-bolchévique, interdit en 2007, et s’allie ensuite au joueur d’échecs Garry Kasparov, autre importante figure de l’opposition nationale. Depuis 2010, il codirige le mouvement Stratégie 31, qui réclame le respect de l’article 31 de la Constitution russe, garantissant le droit de manifester. Arraché à ses combats politiques par son éditeur italien, Limonov vient de se réapproprier sa vie – si souvent racontée par d’autres – en publiant son autobiographie.

Le pont reliant le continent russe à la Crimée. ©REUTERS

L’occasion de revenir avec lui sur son parcours et sa lecture du monde au moment où Kiev et Moscou sont engagés dans leur pire bras de fer depuis que dimanche des garde-côtes russes ont arraisonné au large de la Crimée trois bateaux militaires ukrainiens qui tentaient de pénétrer dans la mer d’Azov via le détroit de Kertch la reliant à la mer Noire.

Dans un élan presque prophétique, vous avez déclaré il y a plusieurs années "il n’y a plus ni gauche ni droite, il n’y a que le système et les ennemis du système". Où cette confuse opposition nous mènera-t-elle en Europe?

Il ne faut pas sous-évaluer la force corrosive du pouvoir. Tout mouvement anti-système qui arrive à s’emparer d’une légitimité politique en rentrant dans un gouvernement, subit une singulière et inéluctable métamorphose. Il devient, à son tour, le système.

En prison, vous avez connu de dangereux criminels. Et vous avez ensuite écrit des pages magnifiques sur eux, pleines d’une sincère compassion. Peut-on comprendre le mal?

Dans la prison de Saratov, moi prisonnier politique venant d’une période de total isolement carcéral à Moscou, je me suis retrouvé dans une cellule avec plusieurs criminels, ayant parfois commis des meurtres d’une violence inouïe. Je ne sais pourtant pas encore ce qu’est le mal. Parfois il n’est question que d’un geste, que d’une seule seconde. On peut être criminel pour quelques minutes et redevenir, pour le reste de sa propre vie, l’homme honnête, loyal et équilibré d’avant. Je ne me sens donc pas à même de juger ou de condamner qui que ce soit.

©REUTERS

La Russie est une nation qui, exactement comme les États-Unis, est animée par un patriotisme viscéral et la certitude d’avoir un rôle à jouer dans le monde. Pourquoi ces deux pays ont-ils tellement de mal à s’entendre?

Parce que ces deux nations incarnent l’immuable dialectique entre civilisation et anti-civilisation. Les États-Unis représentent, à mes yeux, la force brutale qui s’oppose à la liberté des nations. Ils semblent être les héritiers contemporains d’un empire romain qui veut tout conquérir et dominer.

Vous avez souvent soutenu que les États-Unis devront bientôt renoncer à leur rôle de gendarme du monde…

Rien n’est éternel. Les États-Unis sont, par exemple, déjà concurrencés politiquement par le géant chinois, qui se développe à une impressionnante vitesse et qui a dépassé l’Occident à bien des égards. On ne peut pas rester indéfiniment dans une position dominante. Et les États-Unis présentent déjà de nombreux signes de vieillissement, en commençant par leur président, leur langage, leurs codes culturels. J’ai désormais l’impression qu’il y a une forte dichotomie entre leur mégalomanie nationale et leur capacité de puissance.

©Photo News

Que pensez-vous du président Poutine?

Poutine est entré en politique en empruntant un passage secondaire, sans être élu, poussé par l’ancien président Eltsine. Puis, l’on a assisté à sa spectaculaire transformation, un virage à 360 degrés. Lui, qui était un homme politique effacé, s’est emparé de la thématique unifiante du patriotisme, il l’a volée à l’opposition. Et détrompez-vous, ce n’est pas lui qui décide tout. Il est le porte-parole d’une trentaine de groupes de pouvoir, liés à l’armée, aux services secrets, à la finance. Toutes ses décisions sont le fruit de l’équilibre de ces groupes. Tout comme l’aventure russe en Crimée n’est autre que l’expression de la volonté populaire.

La médiocrité est partout, elle nous encercle, nous domine et s’impose continuellement à nous. Il suffit de regarder les programmes de la télévision.

C’est-à-dire?

Après la dissolution de l’Union soviétique, le peuple russe a sombré dans une sorte de stress psychologique collectif. Il se sentait profondément humilié. Il voyait sa grande nation, cette ancienne puissance planétaire, devenir un état de troisième ordre. Or, en reprenant la Crimée, les Russes ont retrouvé la fierté nationale du passé. Il fallait voir dans la rue, le jour après la signature du traité d’adhésion de la république de Crimée à la Russie, le sourire des gens, la lumière dans leur regard… Ils se sentaient grands à nouveau. Et Poutine s’est emparé de tous les fruits de ce processus.

Vous rendez-vous compte des conséquences du rôle de la Russie en Ukraine dans l’imaginaire collectif européen?

Même si les Européens n’aiment pas que l’on leur dise, les Russes font partie de la grande famille européenne. Dans la partie occidentale de la Russie vivent 118 millions d’habitants. Ce sont des Européens!

Pro-russes dans le Donbass. ©REUTERS

Vous nous considérez comme des Mongols, des dangereux impérialistes, des réactionnaires agressifs. Vous nous attribuez des velléités territoriales dans les pays baltes en agitant le spectre d’une invasion russe. Il s’agit là d’un mensonge colossal, diffusé notamment par les Américains. La Russie n’a pas la volonté politique ni les moyens financiers d’envahir la Lituanie, la Roumanie, la Pologne… Même l’insurrection séparatiste pro-russe dans le Donbass représente pour le Kremlin, une question épineuse, difficile à résoudre, que Poutine aurait préféré ne pas avoir à gérer.

En 2014, vous n’excluiez pas la possibilité de "déportations de masse depuis l’Europe" organisées par des gouvernements s’opposant aux vagues migratoires. Le croyez-vous encore possible?

Pour chercher à comprendre la délicate question des migrations contemporaines, il faudrait relire des penseurs anciens qui ont anticipé, avec leurs recherches, la réalité d’aujourd’hui. Je pense à Thomas Malthus, qui a approfondi le délicat équilibre entre population et ressources naturelles, ou encore à Lev Gumïlev, l’un des historiens les plus influents en Russie. Il évoquait la notion de "nation chimère" et la laborieuse, parfois limitée capacité d’adaptation des nouveaux arrivés, souvent destinés à rêver d’une impossible intégration, d’une utopique symbiose avec la population du pays d’accueil…

Vous avez fait vos premiers pas d’écrivain dans un pays, l’Union soviétique, où l’art non officiel devait survivre dans la clandestinité. Que retrouve l’art quand il est exercé en pleine liberté?

Je me sens appelé à rectifier quelques préjugés sur le passé de mon pays. Le régime soviétique n’avait aucune intention d’étouffer l’art si ce dernier s’exprimait sur des terrains non-politiques. Seuls les livres jugés politiques étaient contrôlés et réprimés par l’État. Et les dernières années de l’Union Soviétique n’étaient pas imprégnées de la lourde atmosphère stalinienne des débuts.

©EPA

Aujourd’hui, on peut dire que la Russie bénéficie d’une certaine liberté d’expression. Des médias critiquant Poutine existent. L’opposition en Russie, composée essentiellement par ceux que l’on appelle les "libéraux" — une toute petite minorité -, peut s’exprimer. Mais l’espace qui lui est accordé, et par conséquent l’influence qu’elle peut exercer, est minime. Écrire dans un grand journal n’est bien évidemment pas la même chose que publier dans une petite revue de niche…

Zona industriale, Sandro Teti Editore, 248 p., 16 € (disponible uniquement en italien, prochainement en français) ©rv

Vous avez passé votre vie entière à fuir la médiocrité. Où la retrouvez-vous aujourd’hui?

La médiocrité est partout, elle nous encercle, nous domine et s’impose continuellement à nous. Il suffit de regarder les programmes de la télévision. Et c’est partout la même chose, en France, en Russie, aux États-Unis… La télévision, dans tous ces pays, nous offre une réalité édulcorée et vulgaire, débile et antihumaine.

De nombreux conflits dans le monde éclatent au nom de revendications et de haines enracinées dans l’histoire. Pour garantir la paix, ne devrions-nous pas nous souhaiter une belle amnésie collective?

La guerre est une réalité tragique mais aussi banale, ordinaire. La planète ne pourra jamais être totalement apaisée. La guerre est malheureusement aussi "normale" que la paix. Il ne faudrait pas être surpris par cette inéluctable condition… qui ne peut pas être évitée, exactement comme ne peut l’être la mort. Angoissée par la mort individuelle et par la mort collective, l’humanité cherche encore à comprendre quel est le vrai but de l’existence, son essence première. Trouver la solution à cette énigme serait la vraie victoire, un triomphe absolu.

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