carte blanche

Éducation: des Lumières au 2.0.

Senior Manager chez Cream Consulting

L'autonomie des citoyens passe par l'éducation. Et la compréhension de son temps, selon Louis de Diesbach Senior Manager chez Cream Consulting.

D’Aristote à Hannah Arendt, en passant par Rousseau et son Émile, Érasme ou John Locke, nombreux ont été les philosophes à se pencher sur la question de l’éducation. Les débats ont fait rage au cours des siècles, tant sur le contenu et la méthode que sur la finalité d’une "bonne éducation". Aujourd’hui encore, les discussions vont bon train et les aller-retour du Pacte d’excellence nous prouvent encore – si cela était nécessaire – que le sujet est complexe et que mettre tout le monde d'accord n’est vraiment pas une sinécure.

Digital: le grand absent du pacte d'excellence

Il faut dire que les matières sont nombreuses: français, mathématiques, histoire, sciences, philosophie (ou religion), latin, géographie, éducation physique… On ne sait plus où donner de la tête. Néanmoins, en 2020, on notera toujours le même grand absent. Où sont les cours d’informatique, d’intelligence artificielle, de digital? Dramatiquement, avec peut-être trop de théâtralité, le Covid semble nous rappeler que cela pourrait s’avérer utile.

La formation des citoyens, de tous les citoyens – et donc pas uniquement les élèves de primaire ou de secondaire –, aux enjeux digitaux, techniques et informatiques est cruciale. À l’heure des réseaux sociaux, de l'e-réputation, du harcèlement digital, de l'utilisation quotidienne de Siri ou autres Alexa, la compréhension et l’appréhension des nouvelles technologies pourrait être la clef de notre évolution en tant que société et État.

Dans ce contexte, il est donc important de relever et de féliciter l’initiative du SPF Stratégie et Appui (en collaboration avec la KUL, l’UCL et la communauté AI4Belgium) de lancer une formation à distance sur l’intelligence artificielle. Ce MOOC (pour Massive Open Online Course) est donc un cours destiné à tout un chacun, gratuitement, pour se former et s’informer sur la technologie et le rapport à l’IA (Intelligence artificielle). Si son objectif n’est pas de faire de tous les Belges des ingénieurs en algorithmie, il permet aux citoyens d’entrouvrir la boîte noire qu’est leur ordinateur, leur navigateur, et leurs habitudes en tant qu’être connecté.

" La formation de tous les citoyens – pas uniquement les élèves de primaire ou de secondaire –, aux enjeux digitaux, techniques et informatiques est cruciale."

Une tête bien faite

Dans ses Essais, Montaigne insiste sur l’importance d’une tête bien faite plutôt que d’une tête bien pleine (Essais, I, chapitre 25 et 26). Et c’est justement cette tête bien faite qui doit permettre à l’étudiant, à l’élève, de penser par lui-même, de remettre en question et puis d’agir. Au milieu des fake news, l’individu instruit peut sortir la tête de l’eau et comprendre comment des algorithmes peuvent lui présenter telle ou telle information en priorité. À l’heure de l’information en continu – sur des chaînes télé ou sur Twitter et consorts – et de la multiplicité des savoirs, l’émancipation et l’éducation prônées par Montaigne sont salvatrices: l’essentiel n’est pas de tout savoir (ce serait impossible) mais de mieux savoir. Il s’agit, in fine, d’avoir suffisamment d’éléments en main pour se poser les bonnes questions. Et d’approfondir lorsque cela est jugé nécessaire.

L'éducation, moteur de l'autonomie

La période des Lumières fut également propice aux réflexions sur l’éducation. Parmi les grands penseurs et philosophes, Emmanuel Kant nous offre un éclairage criant d’actualité. En mettant l’autonomie au cœur de sa pensée, il y place de facto l’éducation. Si on définit l’autonomie comme la capacité de se fixer ses propres règles – et donc comme législation propre de la raison pure pratique –, la place de l'éducation coule de source. En effet, comment se fixer des règles, comment agir librement sans éducation, sans savoir, savoir-être ni savoir-faire?

"Le secteur des nouvelles technologies étant tellement vecteur et créateur d’inégalités, il revient naturellement au gouvernement de s’attaquer au problème."

Aujourd’hui, comment ne pas être victime de multinationales technologiques, défiant et remettant en cause notre autonomie – en ligne comme hors ligne? La philosophie de Kant ne peut qu’applaudir l’initiative du gouvernement de former ses citoyens afin que ceux-ci puissent ensuite "oser penser" par eux-mêmes – ce que le philosophe considérait comme étant le cœur même de la vision des Lumières. Le digital fait aujourd’hui tellement partie de nos vies qu’il semble impensable de penser par soi-même sans pouvoir cerner et appréhender le sujet.

L'État, acteur légitime

La formation et l’éducation des citoyens étant à ce point capitale – et peut-être encore plus en 2020 qu’au XVIIIe siècle –, il semble naturel que l’État ait pris l’initiative et nous ne pouvons que le saluer. La tâche de la mise à niveau et de l’éveil aux nouvelles technologies est telle que seul l’État aurait pu être légitime. De plus, ce secteur étant (déjà) tellement vecteur et créateur d’inégalités, il revient naturellement au gouvernement de s’attaquer au problème. En prenant la main, nous pouvons espérer voir émerger, en plus d’une autonomie et d’une liberté de penser, une justice et une liberté d’entreprendre pour tous. N’était-ce pas d’ailleurs la volonté et la nature première d’Internet?

"L’État ne doit pas nécessairement faire cavalier seul. Les partenariats publics/privés sont légion et on peut espérer en voir naître d’autres."

Cependant, l’État ne doit pas nécessairement faire cavalier seul. Les partenariats publics/privés sont légion et on peut espérer en voir naître d’autres. Avec AI4Belgium évidemment, mais également avec d’autres brillants partenaires dont le pays ne manque pas: BeCentral, Molengeek, CitizenLab… En tant que garant des libertés et de la justice, l’État, ce Léviathan en puissance, doit pouvoir user de sa force et de sa légitimité dans les nouvelles batailles de ce siècle – dont l’éducation au digital et à la technique fait définitivement partie.

Mais cette éducation ne peut se faire sans sens ni sans éthique. Dans le MOOC du SPF Stratégie et Appui, c’est d’ailleurs peut-être ce qui manque. Ce n’est pas tout d’appréhender le comment, des probabilités aux réseaux neuronaux en passant par les régressions et l'apprentissage par la machine, il est essentiel de s’attarder également sur le pourquoi. C’est précisément dans ce "pourquoi" que tient tout le défi qui nous attend, et c’est à lui qu’il nous faudra répondre ensemble, avec les moyens et l’initiative de l’État. Pour avoir une tête bien faite et penser en toute autonomie, pour associer Montaigne et Kant, pour agir en citoyen.

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