interview

Edwy Plenel: "La vie, c'est la lutte, le combat, la résistance"

"Les alliances qui se dessinent entre les Gafa et les pouvoirs étatiques représentent un réel danger", avertit Edwy Plenel. ©BELGAIMAGE

Ancien Directeur de la rédaction du journal Le Monde, Edwy Plenel a lancé, en 2008, le site d’information Mediapart, spécialisé dans l’investigation. De nombreux dossiers politico-judiciaires ont ainsi été révélés depuis, notamment l’affaire Sarkozy-Kadhafi, l’affaire Cahuzac et, dernièrement, l’affaire de Rugy, l’ancien ministre français de l’écologie. Edwy Plenel était présent samedi dernier à Tournai pour le festival de philosophie les "Rencontres inattendues".

Qu’est-ce qui vous donne encore envie de vous lever le matin et de faire ce métier de journaliste?

La vie, c’est la lutte, le combat, la résistance. Cette énergie m’habite. En tant que journaliste, nous sommes requis par la crise de notre profession, mais aussi par la crise de nos démocraties ainsi que par la crise de civilisation. Nous devons rendre compte du réel et lui donner du sens.

On observe une défiance de plus en plus importante envers le journalisme et les journalistes. Comprenez-vous ce sentiment?

La haine globale du journalisme et des médias est une haine de la démocratie. Or, nous avons besoin de pluralisme. En revanche, la critique du journalisme est plus que jamais nécessaire. Derrière cette colère populaire, il y a un autre aspect lié à la crise de la représentation avec un journalisme de communication, qui n’est jamais que le reflet des puissants, ignorant les réalités vécues par le plus grand nombre. Durant la crise des gilets jaunes, on a vu, dans certains médias, une véritable haine sociale se développer contre le peuple.

Dans ce contexte, quel rapport au pouvoir doit entretenir un journaliste?

La distance, une juste distance. Le journaliste n’est pas au service du pouvoir, ni même au service de ceux qui l’emploient… Nous sommes au service du public. Bien sûr, nous devons rencontrer des puissants. Il faut les connaître, mais ne pas les fréquenter. Aujourd’hui plus que jamais, il faut éviter le mélange des genres.

Un certain journalisme d’investigation n’est-il pas en train de disparaître au profit d’une simple surenchère de la révélation?

©MAXPPP

Je ne pense pas, et Mediapart en est l’incarnation. Mais il y a un journalisme de raison d’état, un journalisme qui ne critique pas, qui ne dérange pas, qui respecte les intérêts du pouvoir. Or, ce métier consiste à "porter la plume dans la plaie", comme disait Albert Londres. Même si cela concerne notre pays, notre nation, le pouvoir, etc.

En même temps, ce journalisme de cour n’est pas nouveau…

Selon les époques, ce journalisme de cour a eu plus ou moins d’intensité. Les journalistes se sont toujours battus pour leur indépendance. Durant l’entre-deux-guerres, par exemple, la presse a souvent été corrompue par les pouvoirs économiques et politiques. Avec la crise démocratique actuelle, il y a un net recul de cette indépendance, notamment l’indépendance économique. Ce que j’appelle "la presse d’industrie" va de pair avec le journalisme de gouvernement. Les industriels qui rachètent les médias ne sont pas des industriels de la presse. Ce qu’ils cherchent, c’est avoir une influence auprès des pouvoirs publics, qui eux-mêmes sont de plus en plus soumis au pouvoir économique.

Quel serait le profil type du média alternatif à l’heure du numérique?

Il est évident que l’univers numérique permet de réinventer les formats. Il implique une autre écriture, l’exploitation d’autres supports. Le participatif est aujourd’hui une donnée obligatoire pour un média: il faut rétablir un dialogue avec le public. C’est le seul moyen de recréer des médias pleinement indépendants qui ne vivent que du soutien de leur public.

Mais le numérique incarne aussi un danger potentiel, notamment avec les Gafa. N’y a-t-il pas, à ce niveau, un risque en ce qui concerne la transmission et le traitement de l’information?

Mark Zuckerberg ©AFP

Oui, c’est vrai. Dernièrement, Facebook a clandestinement fait chuter la fréquentation de certaines pages qui lui déplaisait. Des employés travaillant chez Apple ont dû espionner des utilisateurs. Nous devons donc préserver l’écosystème de l’information. De ce point de vue, l’Europe a pris un retard considérable.

Les alliances qui se dessinent entre les Gafa et les pouvoirs étatiques représentent un réel danger. Les journalistes doivent se battre pour la liberté de dire et le droit de savoir. Il faut obliger les Gafa à payer des impôts; de même qu’il faut les obliger à une plus grande transparence. Mark Zuckerberg est un directeur de publication: il est responsable des contenus qui sont publiés sur Facebook. Aujourd’hui, nous sommes sortis de l’innocence. Nous voyons bien la part d’ombre du numérique: la manipulation des données et la surveillance généralisée.

En Italie, suite au sursaut parlementaire, Mateo Renzi a déclaré que la démocratie reprenait ses droits. Une lueur d’espoir face au populisme qui se développe aux quatre coins du monde?

Matteo Salvini ©EPA

Je préfère parler de dérive autoritaire des démocraties que de populisme, car ceux qui combattent le populisme actuel utilisent parfois les armes des populistes.

Le danger des adversaires du populisme est qu’en fait, ils font le lit du populisme car ils ne représentent pas une véritable alternative. Il est vrai qu’il y a eu le sursaut d’une démocratie parlementaire en Italie. En même temps, sur la question des migrants, l’Europe n’a pas été au rendez-vous car elle n’a pas défendu ses principes.

De son côté, Salvini a criminalisé la solidarité. Face à la crise de civilisation que nous connaissons, il faut rétablir le lien avec la société, car nous sommes plus intelligents à plusieurs, en délibérant. Hélas, aujourd’hui, on n’inscrit pas ce lien avec la société dans la durée, on se contente de coups de communication.

L’Europe n’a-t-elle pas en effet perdu son sens en ne constituant plus qu’un ensemble bureaucratique détaché des réalités des peuples?

Depuis 20 ans, de façon accélérée, l’Europe marche sur la tête.

Depuis 20 ans, de façon accélérée, l’Europe marche sur la tête. Au départ, le cœur de l’idée européenne était de construire le fonctionnement politique de l’interdépendance. Il fallait créer de la relation sur la base d’un constat: les états-nations peuvent souffrir de pathologies qui les poussent à avoir des pulsions meurtrières et criminelles. L’Europe est nécessaire, on ne peut pas revenir au chacun pour soi.

Mais il faut remettre la politique et la transparence au cœur de ce projet, le rendre lisible et visible, car les classes populaires se sentent abandonnées. À nouveau, nous ne pouvons pas nous en sortir en pariant sur le libre-échange et la logique de l’absolu économique. L’économie ne peut pas exister en dehors de la politique et de la libre délibération des peuples. La marchandise ne peut pas être le seul maître.

D’un point de vue écologique, certains n’hésitent pas à dire que pour inverser la tendance actuelle, une crise économique est nécessaire…

Il faut sortir des logiques de croissance et d’accumulation. Nous avons besoin d’une révolution du quotidien. Comment la produire? Il faut remettre la délibération démocratique au plus près du vécu des gens. Ma crainte, c’est que l’on ne prend pas ce chemin… Les délais sont courts et les logiques sont installées.

Un monde comme celui-là est un monde qui prend le risque de courir à la guerre, dans une espèce de fuite en avant. Par exemple, on parle d’une "guerre commerciale" entre les Etats-Unis et la Chine. Je suis opposé à cette formulation. Bien sûr, il existe des concurrences et des rivalités économiques entre des grandes puissances. Mais, en habituant à une "guerre commerciale", on renforce le nationalisme chinois, qui est autoritaire et possède un fond totalitaire. On court le risque de basculer à nouveau dans la catastrophe européenne du vingtième siècle. Nous devrions pourtant être avertis de l’Histoire.

La situation à Hong Kong pourrait-elle faire vaciller le pouvoir Chinois, le forcer à une ouverture démocratique?

©AFP

Le capitalisme chinois a absolument besoin de Hongkong. C’est la raison pour laquelle les Chinois n’ont pas entamé une répression comme celle de 89, à Tiananmen.

En Chine, c’est le règne sacré de la marchandise. Xi Jinping avait prévenu les Chinois: je ne vous donne pas la démocratie, mais je vais vous apporter un confort économique. Mais le tout économique ne crée pas automatiquement de la démocratie. Même s’ils ne le disent pas de cette manière, les manifestants de Hong Kong contestent cette idée qu’il suffit de donner de l’économie aux peuples. Les peuples ont besoin de retrouver un imaginaire, un horizon, quelque chose qui élève. Pendant 200 ans, en France, notre imaginaire a été: liberté, égalité, fraternité. Il faut lui redonner corps.

Ou peut-être aller chercher d’autres utopies ailleurs?

Il est clair qu’il faut sortir des logiques de domination. Ce qui perd l’Europe, c’est cette idée qu’elle doit toujours être une puissance. Peut-être doit-elle apprendre de ses fragilités, des petits pays, du tremblement du monde…

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect