Elections européennes : et la défense européenne dans ce cadre ?

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La défense européenne reste-t-elle un objet mal identifié ? Elle-elle cohérente et ambitieuse ? Où se trouve, pour paraphraser Louis Gautier, " l’affirmation stratégique des Européens " ?

Par André Dumoulin,
Université de Liège
Institut royal supérieur de défense (IRSD, Bruxelles)

Les élections européennes nous arrivent à grands pas. Nous pouvons dire que la question de la sécurité-défense n’est pas le premier enjeux pour les citoyens même si les eurobaromètres (sondages de la Commission) indique que les Européens souhaitent davantage de coopération/intégration.. Elle peut être aussi réveillée en cas de crise grave ou de terrorisme transnational.

Pourtant, dès avant, la Politique européenne de sécurité et de défense (PSDC) a progressivement intégré une typologie des missions et opérations qu’elle peut être amenée à engager dans le cadre de l’Union européenne, à savoir, avec le traité d’Amsterdam (1997 et 1999 pour la ratification) : Missions humanitaires; Récupération de ressortissants; Maintien de la paix; Missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris les opérations de rétablissement de la paix. Avec le traité de Lisbonne (2007 et 2009), il s’est agi d’y ajouter : Les actions conjointes en matière de désarmement; Les missions de conseil et d'assistance en matière militaire; Les missions de prévention des conflits; Les opérations de stabilisation à la fin des conflits. Deux clauses peuvent s’ajouter : la clause de solidarité en cas d’agression terroriste ou de catastrophe humaine ou naturelle (sur demande d’un Etat) et la clause de défense commune, également su demande mais en négociations bilatérales de coopération hors UE.

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Et relevons aussi la proposition de la Commission européenne du 19 septembre 2017 à propos d’une Stratégie civile et militaire sur le cyber. Dans toutes les missions et opérations de l’UE, la typologie n’intègre pas en tant que tel et isolément la lutte contre le terrorisme mais celle-ci peut se trouver impliquée directement ou indirectement dans les engagements civils ou militaires.

Mais malgré les ambitions théoriques officielles de l’UE, à savoir la capacité de l’UE à planifier et à conduire simultanément:

• 2 opérations importantes : 10 000 h pour une durée > 2 ans

• 2 opérations de réponse rapide (Groupements tactiques/Battlegroups) de durée limitée

• 1 opération d’évacuation de ressortissants européens (< 10 jours)

• 1 mission de surveillance / interdiction maritime ou aérienne

• 1 mission civilo-militaire d’assistance humanitaire (< 90 jours)

• ~ 12 missions civiles, dont 1 majeure (jusqu’à 3000 experts),…

les missions et opérations UE ont concrètement diminué en nombre (inférieur à 18 en 2019) et en effectifs avec très peu de personnels (6.000 unités actuellement déployées) pour un coût global estimé (blog B2) de 900 millions d’euros.

En outre, nous pouvons constater la prégnance d’un processus de plasticité tactico-opérationnelle et stratégique. Cela concerne bien des domaines de coopération. Par le passé, ce fut le cas des Combined Joint Task Force (CJTF) inscrites dans le cadre de l’Identitié européenne de sécurité et de défense (UEO/OTAN) puis à travers la complémentarité compétitive entre l’UE et l’OTAN.

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Aujourd’hui, les Battlegroups/GT-1500 (jamais encore engagés mais toujours en prise d’astreinte et en entraînements/alertes) sont le reflet de cette propension à travailler en coopération régionale à quelques uns. Quant à la Coopération structurée permanente (CSP) fortement inclusive, adoptée enfin en décembre 2017, elle engage des coopérations capacitaires dans des cadres de coopération à la carte. De même, l’Initiative européenne d’intervention (IEI, président Macron) annoncé en 2018 est bel et bien le reflet d’une coopération choisie à quelques uns mais adaptable, hors UE, pour un partage pragmatique d’analyse sécuritaire et l’identification de points de convergence dans quatre domaines : anticipation stratégique, scénarios d’engagement, soutien aux opérations et retour d’expérience/doctrine. Ce que d’aucuns nomme la culture stratégique.

Et de citer aussi la Clause de défense partagée franco-allemande (Aachen, janvier 2019) qui exprime une volonté intégrative bilatérale mais à terme certainement ouverte, hors de l’idée d’un directoire intra-européen, dès lors qu’en mars 2019, le président de la République imaginait, dans une tribune, le projet de clause de défense mutuelle à rendre opérationnelle.

Mais la dynamique actuelle reste la géométrie variable et la flexibilité des engagements et des soutiens coopératives, tel que l’exprime les soutiens diversifiés des Etats européens à l’appel de la France dans le cadre de la clause d’assistance, consécutive au attentats de Paris.

L’intergouvernementalisme reste l’alpha et l’omega tout comme la résilience des cultures politiques nationaux et des histoires militaires et sécuritaires des Etats.
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Si la multinationalisation est souhaitée dans le cadre de coalition pour des motifs juridiques, de légitimation et de partage des coûts et des risques, nous pouvons constater la permanence du principe de la Nation cadre et du concept d’entrée en premier. Les zones d’intérêts nationaux et les intérêts vitaux restent différenciés malgré l’adoption de la Stratégie de sécurité puis la " Stratégie globale " en juin 2016 (devenue " Stratégie intégrée " en janvier 2018). L’intergouvernementalisme reste l’alpha et l’omega tout comme la résilience des cultures politiques nationaux et des histoires militaires et sécuritaires des Etats.

« L’égoïsme » des Etats n’est jamais un problème « caractériel ». Il recèle aussi de contenus politiques, sociologiques et éthiques.
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Reste que l’on peut s’interroger sur la question de la solidarité dans l’épreuve. Nous percevons combien les perceptions sont plurielles en matière d’intervention. Les choix restent toujours nationaux et les décisions de l’UE ne sont que le reflet de la posture des Etats membres. La question est chaque fois posée du choix de la nation-cadre (qui le veut ? qui va en être ?), des enjeux (géométrie variable des zones à " investir ", intérêts à la carte à participer) ou " à regarder du balcon ", enjeux vitaux ou secondaires), des processus de décision (incohérence autour de la double casquette de la Haute Représentante, complexité bureaucratique du Service européen d’action extérieure) et du nerf de la guerre, à savoir les " euros " avec une dette publique estimée à 80% du PIB pour les Etats de l’UE. Nous nous trouvons devant plusieurs dilemmes qui ressemblent au débat otanien sur les " producteurs de sécurité " et les " consommateurs de sécurité ".

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" L’égoïsme " des Etats n’est jamais un problème " caractériel ". Il recèle aussi de contenus politiques, sociologiques et éthiques. Comme le rappelait le général Patrick de Rousiers, " assurer la défense de ses concitoyens, c’est la première raison d’être d’un Etat, y compris la protection de ses ressortissants à l’étranger ". Au vu des exercices menés dans plusieurs Etats membres sur cette mission, nous le percevons aisément. La ligne rouge reste encore et toujours bornée par les frontières. Le problème fondamental qu’avait déjà bien indiqué le Néerlandais Rob de Wijk il y plus de dix ans à la naissance de la PESD était que " dans l’après-guerre froide, le plus grand engagement politique existe pour la menace la moins probable (NDLR : agression territoriale visant l’Europe) et l’engagement le plus faible pour la menace la plus probable " (NDLR : les multiples crises actuelles).

En outre, le différenciel de capacités et de moyens des Etats européens est tel que la mutualisation et le partage deviennent une des solutions tout comme le constat, pour bien des capitales, d’une spécialisation militaire par défaut, sinon par niches d’excellence ; parallèlement à des accords spécifiques .

Les futures orientations

L’avenir de la PSDC sera dépendante aussi du paysage extrêmement mouvant d’aujourd’hui.
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L’avenir de la PSDC sera dépendante aussi du paysage extrêmement mouvant d’aujourd’hui : Brexit, place de la Turquie dans le champ sécuritaire euro-atlantique, positionnement du curseur transatlantique et américain en Europe, perception sécuritaire des mouvements de migration et le niveau d’implication de la PSDC dans ce cadre, évolution du relationnel franco-allemand toujours en dents de scie, degré de volonté à lutter contre les duplications et gaspillages versus corporatisme, concurrences et intérêts industriels et stratégiques nationaux avec le coût estimé dans la non-Europe autour de 22,15 milliards d’euros par an dans notre domaine, capacité à répondre au possible " déclassement stratégique " et à la dépendance aux technologies américaines.

Trois scénarios pourraient se détacher : otanisation de la défense européenne sut fond de réassurance dissuasive vers l’Est ; maturation de la PSDC post-Brexit ou initiatives à la carte en géométrie variable en bordure de l’UE .
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La concrétisation des avancées PSDC 2016-2018 à partir de 2020-2021 (apport - à entériner politiquement - de la Commission européenne dans un Fonds européen de la défense (2021-2027); la maturation de la Coopération structurée permanente (CSP/PESCO) et ses 34 projets y inclus une institutionnalisation des engagements obligatoires et responsables; l’idée d’un grand QG européen à Bruxelles à localiser auprès des autres organes de l’UE et le CARD sont des opportunités à saisir, sauf à les imaginer comme des initiatives sans lendemain ! Déjà, existe le Programme européen de développement industriel dans le domaine de la défense (Pedid) doté de 500 millions d’euros mis en place dans le budget commun pour la période 2019-2020, véritable précurseur via des appels à propositions en attendant le Fonds européen estimé à 13 milliards d’euros.

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De ces différentes pistes autant mouvantes que passionnantes, trois scénarios pourraient se détacher, prendre corps ou conforter une situation déjà bien ancrée : otanisation de la défense européenne sur fond de réassurance dissuasive vers l’Est ; maturation de la PSDC post-Brexit ou initiatives à la carte en géométrie variable en bordure de l’UE .

Entre une Europe ne disposant pas encore d’une analyse vraiment partagée de la menace, d’un territoire fixé et cohérent à défendre et d’une puissance à affirmer (Dufourcq) et une Europe des petits pas avec quelques Etats fortement intégrés en matière de sécurité-défense, les hypothèses restent multiples et les inconnues tout autant. D’autant que le Brexit a aussi embrumé les esprits de certains pays, fragilisé l’Union et dont les élections en avril 2019 pourrait éventuellement rendre particulièrement incertaines les futures politiques de la nouvelle Commission européenne opérationnelle en novembre prochain. La défense européenne reste-t-elle un objet mal identifié ? Elle-elle cohérente et ambitieuse ? Où se trouve, pour paraphraser Louis Gautier, " l’affirmation stratégique des Européens " ?

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