En 1926, la Belgique invente une nouvelle devise

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

Pour sortir la Belgique de la crise financière qui suivit la Première Guerre mondiale, l'Etat a créé, en 1926, une nouvelle devise.

Les turbulences monétaires qui suivirent la fin de la Première Guerre mondiale ébranlèrent profondément l’Europe. Le contexte politique était déstabilisé. Le Traité de Versailles était à peine signé que les germes des prochaines crises contaminaient les économies épuisées par quatre années de destructions. L’Allemagne, suffoquant sous le poids des réparations de guerre, devait surmonter la Grande Dépression tout en stabilisant les poussées inflationnistes de la République de Weimar. La Russie, elle aussi, basculait dans un régime autoritaire qui bafouerait tous les équilibres économiques.

En Belgique aussi, les finances publiques étaient précarisées. Le franc belge subit alors de nombreuses pressions spéculatives que les gouvernements tentèrent, sans succès, de contrer. À partir de l’automne 1925, le franc se déprécia progressivement par rapport à la livre sterling (la devise de référence de l’époque), dont le cours passa de 107 francs belges à 150 en mai 1926, pour atteindre 240 francs en juillet de la même année. La raison de cette dépréciation est classique: l’inflation. En effet, au terme de la guerre, les Reichsmarks étaient toujours en circulation. Or, le gouvernement belge en maintint le cours surévalué. Il s’ensuivit une inflation importée.

Progressivement, le franc belge fut stabilisé sur la base d’un cours de change de 175 avec la livre sterling.
Bruno Colmant

Pour prendre la mesure de la descente aux enfers du franc belge, il suffit de comparer la valeur en or du franc belge. À la fin du XIXe siècle, 20 francs belges avaient la même valeur qu’un Napoléon or, qui correspondait à 5,80 grammes d’or fin. À cette époque, un franc belge valait donc un vingtième de son poids, soit 0,29 grammes d’or fin. Or, dans les années vingt, la valeur du franc belge équivalait à moins de 0,05 gramme d’or fin, ce qui représentait une dépréciation de 85%!

Le gouvernement d’Henri Jaspar décida alors de sortir de la crise financière dans laquelle le pays était plongé. Il obtint des pouvoirs spéciaux et plaça les opérations monétaires sous la direction d’Émile Francqui, vice-gouverneur de la Société générale et membre du gouvernement en tant que ministre sans portefeuille. Progressivement, le franc belge fut stabilisé sur la base d’un cours de change de 175 avec la livre sterling. Différentes mesures furent mises en œuvre: création d'un fonds d'amortissement de la dette publique, augmentation des impôts, etc.

Le Belga fut mentionné sur les billets à partir de 1927. Les pièces de monnaie n'apparaîtront que trois ans plus tard.
Bruno Colmant

C’est dans ce contexte qu’apparut, le 25 octobre 1926, le Belga, une nouvelle devise dont la paternité semble devoir être attribuée à Louis Franck, gouverneur de la Banque nationale. Cette monnaie, qualifiée de "monnaie de change spéciale", avait une valeur quintuple de celle du franc et était destinée à être utilisée pour les échanges internationaux. Un Belga valait donc 5 francs. Le Belga était fondé sur un étalon-or, à savoir 0,21 grammes d’or fin par Belga, soit un septième de la valeur d’avant-guerre.

Le Belga fut mentionné sur les billets à partir de 1927. Les pièces de monnaie n'apparaîtront que trois ans plus tard. En 1930, la Monnaie royale frappa une pièce en nickel de 5 francs/1 Belga. La même année, pour la célébration du centenaire de l'Indépendance, une pièce en nickel de 10 francs/2 Belgas fut frappée.

Mais pourquoi avoir voulu remplacer le franc belge par une nouvelle devise, dont le nom, aux références latines, était motivé par des considérations linguistiques? Les motifs en restent complexes. Au terme de l’Union monétaire latine de 1865, le gouvernement souhaitait apparemment dissocier le franc belge du franc français dans les échanges internationaux.

Probablement que la devise est, par essence, un étalon relatif dont l’expression est variable en fonction des époques et circonstances.
Bruno Colmant

Pourtant, l'accueil du public, malgré une intense propagande, fut hostile. Le Belge resta fidèle au franc. Les opérations de change étaient compliquées et les touristes désorientés. Malgré ces constats et la dévaluation de 1935 au cours de laquelle la teneur en or descendit à 0,15 gramme d’or fin, le Belga fut maintenu jusqu’en 1946. Deux devises belges auront donc coexisté sous deux rois (Albert Ier et Léopold III) et le régent Charles.

Alors, que retenir de cette aventure du Belga, si ce n’est la référence nostalgique à l’époque où l’argent valait de l’or, que Keynes qualifiait de "relique barbare"? Probablement que la devise est, par essence, un étalon relatif dont l’expression est variable en fonction des époques et circonstances. Le Belga rappelle aussi qu’il n’est de devise que fiduciaire, c’est-à-dire en laquelle on peut avoir confiance.

Les Belgas se vendent aujourd’hui 10 euros auprès des numismates situés autour de la Bourse de Bruxelles. Pour les écoliers des années cinquante et soixante, il reste aussi le souvenir des bonbons à la réglisse représentant une pièce d’un Belga. On les fabrique toujours. Ils coûtent environ 1,15 euro les 100 grammes. Les bonbons d’enfance traversent les crises.

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