En Europe, les nouvelles graines de discorde sont déjà prêtes à germer

Selon Ian Bremmer, les divisions s’intensifient entre les États membres de l'UE sur les valeurs et les priorités. ©Stephen Voss/ID photo agency

Avec toute son attention concentrée sur les interminables absurdités législatives et automutilations provoquées par le Brexit, il est tentant pour l’Europe de ranger au placard les défis auxquels elle devra faire face à plus long terme.

Par Ian Bremmer
Président de l'Eurasia Group et de Gzero Media, et auteur de "Us vs. them: the failure of globalism"

Au cours des dernières années, l’UE s’est montrée suffisamment résiliente pour traverser les crises de la dette souveraine et de l’immigration sans devoir sacrifier ses principes de base, tandis que les humiliations subies par le Royaume-Uni ont dissuadé bon nombre d’eurosceptiques de promouvoir dans leur pays toute idée de quitter l’Union.

L’Union européenne peut être fière: son statut de plus grand marché unique au monde en fait une superpuissance sur le plan des réglementations, en particulier dans le domaine des technologies de l’information et de la communication de l’ère numérique. Rares sont les géants technologiques mondiaux basés en Europe, certes, mais c’est là que se trouvent de nombreux consommateurs, ce qui permet aux très compétents bureaucrates d’édicter des règles que les géants américains et autres ne peuvent ignorer.

Les membres de l’UE qui dépendent de plus en plus des investissements chinois affaibliront l’influence politique de l’Europe au niveau mondial.
Ian Bremmer

Malgré tout, les divisions s’intensifient entre les États membres sur les valeurs et les priorités. Quatre pays de l’Union – l’Italie, la Pologne, la Hongrie et l’Autriche – sont aujourd’hui dirigés par des gouvernements populistes qui ont chacun à leur manière défié l’orthodoxie européenne sur des questions internes, comme la politique en matière d’immigration. Les gouvernements polonais et hongrois ont posé un défi direct à la définition européenne de l’État de droit – liberté d’expression et indépendance de la Justice – pour ne citer qu’un exemple.

Les plus grands défis sont extérieurs

Ceci étant dit, les plus grands défis viennent de l’extérieur. Tout d’abord, l’alliance transatlantique est à son point le plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et personne ne peut garantir que les choses s’amélioreront notoirement lorsque Trump quittera la scène politique.

Les gouvernements polonais et hongrois ont posé un défi direct à la définition européenne de l’État de droit – liberté d’expression et indépendance de la Justice.
Ian Bremmer

Il est facile d’oublier les divisions profondes entre l’administration de Lyndon Johnson et Charles de Gaulle à propos de l’Otan, l’hostilité européenne envers Ronald Reagan, et les réponses de la France et de l’Allemagne à la guerre lancée par George W. Bush contre Saddam Hussein. Mais l’émergence de deux générations d’Américains et d’Européens trop jeunes pour se souvenir de la Guerre froide rend plus difficile le maintien de l’intégrité de l’alliance.

Menace russe

C’est notamment important parce que Moscou représente une nouvelle menace. Jusqu’à tout récemment, l’influence russe en Europe se limitait principalement à la demande européenne d’énergie russe, les gouvernements des États les plus dépendants se montrant particulièrement amicaux envers le gouvernement de Vladimir Poutine tandis que ceux des pays moins dépendants se montraient plus sceptiques. Mais suite aux investissements et au soutien de la Russie dans divers mouvements eurosceptiques, Moscou s’est d’office invité dans la vie politique des pays européens.

Le monde politique européen a mis en garde publiquement contre les tentatives de la Russie d’influencer les élections européennes de mai prochain en soutenant les populistes prêts à remettre en cause le consensus européen sur le plan des valeurs politiques. Mais Bruxelles se retrouve assez désarmée face à cette menace, au moment où le retrait des Etats-Unis et de la Russie du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire devrait relancer une course aux armements susceptible de menacer la sécurité en Europe.

Le monde politique européen a mis en garde publiquement contre les tentatives de la Russie d’influencer les élections européennes de mai prochain.
Ian Bremmer

La Russie ne représente pas le seul défi – ni le plus complexe d’ailleurs – auquel l’Europe va devoir faire face. On peut citer entre autres la future "Technology Cold War" entre les Etats-Unis et la Chine.

De nombreux pays européens devront se ranger du côté de Washington s’ils souhaitent protéger l’État de droit et les droits des consommateurs face à l’utilisation des données par les Chinois pour défendre leur modèle politique autoritaire. Mais les échanges et les investissements de la Chine dans de nombreux pays européens dépassent déjà ceux des Etats-Unis, et l’écart se creuse.

Les membres de l’UE qui dépendent de plus en plus des investissements chinois se montreront probablement réticents à respecter l’application des réglementations européennes dans le secteur technologique, ce qui pourrait ouvrir une autre brèche importante dans la politique européenne et ne manquera pas d’affaiblir l’influence politique de l’Europe au niveau mondial.

Route de l’exil

Enfin, il y a le défi particulier posé par l’Afrique. La migration s’est révélée être le problème qui a le plus divisé la génération actuelle de politiciens européens. La crise migratoire de 2015-2016 a donné naissance à de nouveaux partis populistes, boosté les partis existants, et fait basculer l’équilibre du pouvoir politique dans presque tous les pays européens. Ce problème deviendra encore plus criant lorsque les jeunes Africains à la recherche d’une meilleure vie – suite à l’incapacité des gouvernements africains de maintenir la paix et à d’autres sources d’instabilité – se décideront à prendre la route de l’exil.

Les échanges et les investissements de la Chine dans de nombreux pays européens dépassent déjà ceux des Etats-Unis, et l’écart se creuse.
Ian Bremmer

Plus d’un million d’Africains ont demandé l’asile en Europe depuis 2010. Des études récentes révèlent que de nombreux Africains prêts à quitter leur pays indiquent leur intention de déménager vers un autre pays africain, mais plus de 25% déclarent vouloir se rendre en Europe.

Il est facile d’imaginer que d’aussi grands nombres de demandeurs d’asile créeront pour les populistes anti-immigration – en particulier dans les pays du sud de l’Europe où les migrants débarquent en premier – de nouvelles opportunités de saper l’autorité des institutions européennes. Ce sera particulièrement vrai si les autres membres de l’UE refusent d’aider et de partager le fardeau du traitement des dossiers et de l’intégration des immigrants.

En bref, la Russie, la Chine et l’Afrique devraient semer de nouvelles graines de discorde parmi les États européens au cours des années à avenir, et ce au moment où les Européens doivent déjà gérer des tensions extrêmes dans d’autres dossiers importants.

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