En faut-il peu pour être heureux?

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Regarder les moyennes peut être trompeur ; le revenu n’est pas une bonne mesure du bien-être ; le bonheur non plus ; pour mesurer le bien-être, il faut adopter une approche multidimensionnelle.

Par Victor Ginsburgh
ULB (Ecares) - UCL (Core)

Le rapport d’Oxfam (1) nous explique que les 26 personnages ultra-riches possèdent autant que les 3,8 milliards d’individus les plus pauvres. Parallèlement, un récent ouvrage signé par douze économistes belges (2) nous dit qu’il ne faut pas nécessairement être riche pour être heureux, ni pauvre pour être malheureux…

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De façon subliminale, Oxfam suggère le calcul suivant: chacun de 26 ultra-riches possède à peu près 100 milliards de dollars. Si l’on redistribuait leur fortune aux 3,4 milliards de pauvres qui sont sous le seuil de 5,5 dollars/jour (un des seuils retenu par la Banque Mondiale), ils recevraient chacun 2,5 dollars/jour de plus.

C’est respectable, puisque cela doublerait à peu près leur revenu, mais il est peu probable que cela les sorte de leur misère pour plus d’un an, puisqu’ayant tout donné, ces 26 milliardaires, ruinés, s’ajouteraient aux 3,4 milliards de pauvres.

Mais nous pouvons recommencer l’année suivante avec les nouveaux plus riches qui auraient remplacé les 26 actuels, et l’on continuerait ainsi pendant quelques dizaines ou centaines d’années, jusqu’au moment où tous les habitants de la terre se situeraient au niveau de 15 ou 20 dollars/jour, et que plus personne ne puisse investir.

Le calcul est stupide. Mais il montre que comparer les 26 grandes fortunes aux 3,8 (ou 3,4) milliards d’humains les plus pauvres est simplet et ne changera pas la face du monde.

Des guerres et des pandémies

Seuls ceux qui ont provoqué des conquêtes, des guerres, des révolutions, des chutes d’empires ou d’états, des famines et des pandémies, ont permis de réduire les inégalités pendant un certain temps.

Que faut-il faire pour le changer? Walter Scheidel, professeur d’histoire économique et sociale à l’Université de Stanford (3), a montré que, depuis l’âge de la pierre, seuls ceux qui ont provoqué des conquêtes, des guerres, des révolutions, des chutes d’empires ou d’états, des famines et des pandémies, ont permis de réduire les inégalités pendant un certain temps. Je ne pense pas que c’est cela que nous voulons.

Ce qui me ramène à mes 12 économistes et à leur livre. Ils ont compris le message de Scheidel que des solutions simples ne peuvent pas réduire les inégalités, et s’intéressent à ce dont il faut tenir compte pour essayer de le faire.

Ils partent de la proposition que ni le revenu par tête, ni le "cumul des désavantages" en santé, logement et revenu ne mesurent correctement ni la pauvreté, ni la richesse. Ce qui sous-entend que le revenu seul, comme le suggère Oxfam, est bien loin de tout dire.

La mesure que ces économistes proposent résulte "d’un compromis entre une conception purement subjective du bien-être (les sentiments de bonheur) et un critère purement objectif (le cumul des désavantages), s’appliquant de la même manière à tous les individus quelles que soient leurs préférences personnelles" (4). Bien entendu, ceci implique qu’il faut pondérer les critères pour arriver à une mesure dénommée "revenu équivalent".

Des ambitions et des attentes différentes…

9% de ceux qui sont pauvres, en mauvaise santé et vivent dans un logement de faible qualité se "sentent mieux" que plus de 72% de ceux qui disposent d’un revenu élevé.

Les résultats empiriques obtenus et rapportés dans l’ouvrage sont basés sur une enquête réalisée en Belgique. Elle a porté sur 3.400 adultes soumis à des questions sur le revenu, la santé, le logement et a permis de découvrir que 9% de ceux qui sont pauvres, en mauvaise santé et vivent dans un logement de faible qualité se "sentent mieux" que plus de 72% de ceux qui disposent d’un revenu élevé, d’une bonne santé et d’un logement confortable, ce qui, selon les auteurs de l’étude, serait dû à "des différences en termes d’ambitions et d’attentes nourries par ces groupes".

Cet exemple peut sembler "surprenant" écrivent les auteurs, mais ils s’y attendaient, puisqu’ils ont posé à ces 3.400 adultes des questions du type : "Combien êtes-vous prêt à payer pour avoir plus d’une aménité positive" ou "à accepter et avoir moins d’une aménité négative" ?

Ces techniques permettent de construire des échelles d’équivalence entre les différents biens et maux, et aboutissent à des indicateurs de bien-être multidimensionnels qui montrent "à quel point le revenu équivalent s’écarte des autres indicateurs de bien-être, moins bons mais largement plus répandus, tels que les revenus ou la satisfaction dans la vie".

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Les quatre sections de la conclusion de l’ouvrage disent bien ce que les auteurs veulent faire passer comme message: regarder les moyennes peut être trompeur; le revenu n’est pas une bonne mesure du bien-être; le bonheur non plus; pour mesurer le bien-être, il faut adopter une approche multidimensionnelle.

Il s’agit décidément d’un ouvrage salutaire sur la richesse et la pauvreté, qui remonte les bretelles du rapport tapageur et provocateur d’Oxfam et de bien d’autres.

(1) Public Good and Private Wealth, www.oxfam.org
(2) B. Capéau, L. Cherchye, K. Decancq, A. Decoster, B. De Rock, F. Maniquet, A. Nys, G. Périlleux, E. Ramaekers, Z. Rongé, E. Schokkaert et F. Vermeulen, En faut-il peu pour être heureux? Conditions de vie, de bonheur et bien-être en Belgique, Anthémis, 2019.
(3) Walter Scheidel, The Great Leveler: Violence and the History of Inequality from the Stone Age to the Twenty-First Century, Princeton University Press, 2017.
(4) Regards Économiques N° 144, Janvier 2019.

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