interview

"Les pays les plus touchés par le populisme, ce sont les vainqueurs de l'après-guerre"

Dans toutes les démocraties occidentales, il y a un problème de non-crédibilité des élites, selon Enrico Letta. "Les élites parlent et ne sont pas crues". ©Martin Colombet. HansLucas pour

Enrico Letta fut l’un des Premiers ministres italiens les plus crédibles. Mais après un an au pouvoir, il a été victime, début 2014, d’un "putsch" fomenté par Matteo Renzi, le leader de son propre parti, le Parti démocrate. Aujourd’hui, à 52 ans, il dirige la Paris School of International Affairs, à Sciences Po Paris. Il est aussi président de l’Institut Jacques Delors.

Dans l’entretien que nous accorde Enrico Letta, cet ancien Premier ministre italien se montre relativement optimiste: "Je vois un changement arriver en Italie…"

Les Italiens ont-ils perdu la tête? Votre pays était tellement pro-européen et le voici dans le camp du repli sur soi…

C’est l’addition de trois facteurs qui a produit cette situation. Deux facteurs sont propres à l’Italie. Le troisième concerne l’Italie et les grands pays occidentaux.

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Je vais commencer par celui-là, le facteur général. Les pays occidentaux les plus touchés aujourd’hui par le populisme, et les sentiments anti-establishment et anti-élite, sont les pays qui étaient les vainqueurs de l’après-guerre – c’est ainsi que je les appelle: la France, avec le phénomène des gilets jaunes, l’Italie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Ce sont les pays qui ont gagné l’après-guerre. Dans les années 50, 60 et 70, ils étaient au top, et ce sont eux qui ont formé le G7. En France, on parle des "trente glorieuses". En Italie, c’était le "miracolo economico". Le Brexit montre une sorte de nostalgie des années 50 et 60. Et Trump a gagné sur le slogan "Make America great again". Tout cela, c’est la même chose.

"Oui, les citoyens de ces pays ont l’impression qu’ils ont perdu la centralité qu’ils avaient dans le monde des années 60 et 70. Ils ont l’impression d’avoir perdu, d’avoir été déclassés."
Enrico Letta

J’ai vu récemment un sondage qui révélait que ces quatre pays étaient les plus pessimistes. La question posée était: "Vivez-vous mieux aujourd’hui ou il y a cinquante ans?" Parmi les pays pessimistes, vous ne trouvez pas l’Allemagne, qui était divisée il y a cinquante ans, vous ne trouvez pas l’Espagne, qui était sous la dictature. Cet aspect est très important: il lie les crises que vivent ces pays.

C’est une crise de perception partagée…

Oui, les citoyens de ces pays ont l’impression qu’ils ont perdu la centralité qu’ils avaient dans le monde des années 60 et 70. Ils ont l’impression d’avoir perdu, d’avoir été déclassés.

Les Italiens ressentent cela encore plus, en raison des deux crises qu’a récemment connues l’Europe: la crise migratoire, et la crise de l’euro de 2008-2013. Sur la crise migratoire, il n’y a rien à dire: c’est évident. Sur la crise de l’euro, il faut savoir que l’Italie a été le pays le plus touché, mais il n’a reçu aucune aide européenne: nous n’avons pas bénéficié d’un "programme", nous avons tout fait avec notre argent.

©BELGAIMAGE

Nous avons dû augmenter les impôts et diminuer les dépenses. Ce qui a notamment provoqué une hausse du chômage des jeunes. Pour la crise migratoire aussi bien que pour celle de l’euro, la faute a été mise sur l’Europe, soit sur les institutions européennes, soit sur d’autres pays européens. C’est facile de faire du victimisme et de dire que les autres nous haïssent. Là, on retrouve un peu la rhétorique polonaise et hongroise: "C’est les autres qui sont contre nous!".

Et puis il y a une dynamique qui est proprement italienne, et qui est liée à ce qui s’est passé dans les partis, et dans mon parti, le Parti Démocrate, qui gouvernait, avec tous les changements, toutes les luttes internes, etc. Tout cela a dégoûté les électeurs et précipité un changement total.

Vous mettez tout cela ensemble et vous avez l’explication de ce qui est arrivé en Italie. La réponse à cette situation ne peut donc pas être une réponse d’organisation politique. Il y a un problème culturel, de culture politique.

Cela dit, on peut comprendre que, sur les migrations, les Italiens se soient sentis abandonnés par leurs partenaires de l’Union européenne…

"Dans toutes nos démocraties occidentales, il y a un problème de non-crédibilité des élites."
Enrico Letta

Oui, bien sûr. Moi, j’en ai été témoin, au gouvernement, de notre solitude. Les Allemands ont ressenti la même chose quand, en 2015, quelque 500.000 Syriens sont arrivés en Allemagne. Mais l’Allemagne était alors dans une espèce de boom économique, alors que chez nous, c’était la récession économique.

©Photo News

Donc, ce fut très facile pour les populistes de produire un discours qui disait: "On est en récession économique, et on subit une invasion de migrants, donc on a la récession à cause des migrants, et on a les migrants à cause de l’Europe". Les populistes ont également dit: "Cela fait quinze ans que nous sommes en récession, or l’euro a quinze ans, donc c’est l’euro qui est la cause de la récession". Et ces slogans ont bien pris…

Les citoyens sont-ils plus crédules qu’avant?

Dans toutes nos démocraties occidentales, il y a un problème de non-crédibilité des élites. Les élites parlent et ne sont pas crues. En Italie, le Cinq étoiles, c’est un mouvement anti-élites. Aujourd’hui, il commence à entrer en crise, parce que ses comportements de gouvernement sont vraiment lamentables. Au début, il a marqué des points parce qu’il a décrété que l’homme de la rue avait la même crédibilité que l’expert ou qu’une personne compétente de l’élite. Son message était: "Si nous sommes dans une situation tellement mauvaise, c’est à cause des experts et des compétents, donc nous allons nous en passer. On ne peut pas faire pire qu’eux!" Mais les Cinq étoiles sont en train de faire pire! Et les Italiens constatent que c’est pire… Les choses bougent en Italie, et je suis optimiste.

Comment cela va-t-il se traduire?

Manifestation anti-racisme à Milan, début mars. ©EPA

On va voir le résultat des élections européennes. Ce qui est intéressant, c’est que, ces derniers jours, on a eu des réactions très fortes de l’opinion publique italienne, qui s’est exprimée contre le racisme, et contre les attitudes extrêmes des dirigeants actuels…

Est-ce que les Italiens se rendent compte de l’image exécrable de leur gouvernement à l’étranger?

Une moitié des Italiens, oui, et ils souffrent, comme moi… Mais il y a l’autre moitié, qui constate par exemple que le gouvernement italien a de très bonnes relations avec Trump et Poutine. Or, Trump et Poutine sont considérés par cette moitié des Italiens comme des leaders acceptables… Et cette même moitié pense, comme la Ligue du Nord ou le Cinq étoiles, que c’est les autres qui sont contre les Italiens. Que les Français, les Allemands, etc., craindraient en réalité la concurrence des Italiens dans le commerce international ou ailleurs. Conclusion: mieux vaut être en bons termes avec Trump qu’avec eux.

C’est une théorie qui est fausse, naturellement. Tout démontre que les Européens doivent faire les choses ensemble. Mais des divergences sur des sujets complexes ont pesé. Avec la France, il y a le dossier migratoire, et l’affaire libyenne, qui traîne depuis une dizaine d’années. Avec l’Allemagne, c’est l’austérité. Durant la période 2008-2012, les Allemands ont été très hostiles aux demandes italiennes d’assouplissement des mesures d’austérité.

Mais toute aide à l’Italie, à l’époque, n’aurait-elle pas complètement déstabilisé l’euro? L’Italie, c’est un gros morceau, pas comme la Grèce…

L'ex-Premier ministre grec, Antonis Samaras. ©REUTERS

Je ne parle pas d’une aide à l’Italie. Je dis que la barre de l’austérité aurait pu être un peu abaissée. À la fin de la Commission Barroso, avec Rehn et Schäuble, la barre a été maintenue trop haut. Pour nous, mais aussi pour les Grecs. En Grèce, Barroso, Rehn et Schäuble ont tué politiquement le Premier ministre Samaras, et ils se sont ensuite retrouvés avec Tsipras et Varoufakis… Ce n’était pas génial! Ils auraient mieux fait d’aider Samaras.

"Je vois un changement arriver en Italie. Parce que la Ligue et le Cinq étoiles ont vraiment exagéré. Ils ont exagéré sur le racisme."
Enrico Letta

En Italie, c’était la même chose. Ils ont trop demandé au gouvernement Berlusconi, au gouvernement Monti, à mon gouvernement. Et ils nous ont obligés à faire des coupes très dures, ce qui a été très mal perçu par l’opinion publique.

Votre parti va-t-il relever la tête?

Nicola Zingaretti ©AFP

La situation commence à changer. Il y a eu l’élection du nouveau leader du parti. Il a été élu après des primaires ouvertes à tous les Italiens, qui ont connu une participation monstre: 1,8 million d’Italiens y ont participé! Le nouveau leader, Nicola Zingaretti, bénéficie donc d’une grande légitimité.

Oui, je vois un changement arriver. Parce que la Ligue et le Cinq étoiles ont vraiment exagéré. Ils ont exagéré sur le racisme. Ils ont exagéré contre les migrants. Ils ont stoppé la construction de nouvelles infrastructures, arrêté les travaux publics, parce que le Cinq étoiles est pour un monde sans travaux publics, sans autoroutes, etc. Tout cela est en train de bloquer le pays, qui a une croissance à 0,2%, la plus basse d’Europe. L’Allemagne et la France sont entre 1,1 et 1,3%… En plus, les deux partis du gouvernement se livrent eux-mêmes une bataille politique. C’est pourquoi vous me trouvez un peu plus optimiste.

Cette évolution pourrait donner finalement à l’Italie la possibilité de rompre avec cette voix souverainiste, qui est en Europe celle de Marine Le Pen, des Hongrois et des Polonais – ce ne sont pas les meilleurs interlocuteurs à avoir! Nous voulons comme interlocuteurs la France, l’Allemagne, le Benelux, l’Espagne: voilà nos interlocuteurs naturels.

Le thème de l’immigration risque de dominer la campagne pour les élections européennes dans de nombreux pays, au profit des populistes et de l’extrême droite. Que peut-on faire?

©Photo News

Il faut nommer un Monsieur Migration au niveau européen! Ce serait un autre Mario Draghi, qui aurait les pleins pouvoirs, qui pourrait gérer la relation avec les pays tiers, gérer les relocalisations à l’intérieur de l’Union, etc. Mario Draghi a eu tout le pouvoir sur la question monétaire. Et il a trouvé les solutions.

Et il faut entamer un débat sur la politique migratoire. Il n’y a pas de politique migratoire européenne! Nous devons secourir les migrants en mer, nous devons accueillir les réfugiés, mais la politique migratoire, c’est autre chose. La politique migratoire, c’est notamment de déterminer quel genre de migrants économiques est nécessaire pour le futur de l’Europe.

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