Entre efficacité institutionnelle et régionalisation aveugle, la Belgique doit choisir

Illustration d'un fédéralisme égaré par le communautaire: notre pays a dû envoyer 4 ministres différents au sommet sur le climat de Madrid en décembre 2019. ©BELGA

Pendant le confinement, le Groupe du Vendredi a mené une enquête auprès de jeunes adultes belges (25-35 ans) sur leur vision de la société post-corona. Chaque vendredi de cet été, les membres du groupe abordent plus en détail un des sujets de l’enquête. Aujourd’hui: l’efficacité institutionnelle.

Lorsque le nombre de cas confirmés de patients atteints du Covid-19 a explosé en Belgique, une blague s’est mise à circuler sur internet. "Ne soyons pas si pessimistes" commençait le petit texte, "si l’on compte le nombre de malades par ministre de la Santé, nous sommes les meilleurs au classement mondial!".

Cet humour cynique soulève une question fondamentale concernant la structure constitutionnelle de notre pays: la volonté politique constante de régionaliser davantage ne va-t-elle pas à l'encontre de la nécessité d'une politique décisive et efficace? "Oui", ont répondu résolument plus de trois jeunes sur quatre parmi un panel représentatif des 25 – 35 ans lorsque le Groupe du Vendredi leur a posé la question lors d’un sondage en mai 2020. Il serait difficile de leur donner tort.

La récente proposition de dédoublement de chaque poste ministériel fédéral, avec un ministre wallon et un ministre flamand, fait preuve d’un aveuglement presque inimaginable face aux besoins réels de notre pays.

La Belgique n’a en effet pas eu moins de 9 ministres de la Santé publique depuis l'accord dit "papillon" de 2011.  Neuf ministres, cela signifie aussi neuf administrations. La Belgique a l’un des nombres les plus élevés de fonctionnaires par habitant en Europe ainsi que l’un des nombres les plus élevés de différents niveaux de pouvoir. Cerise sur le gâteau? Au-delà de la fragmentation et confusion des compétences, la qualité de coordination entre les administrations est faible. Comme nous l’a démontré la crise du coronavirus, nous sommes loin d’une coopération harmonieuse pour le bien de tous. Au contraire, notre approche non coordonnée coûte non seulement cher, mais risque également d’être au prix de vies humaines.

Quatre plans climat pour un si petit pays

Un autre exemple qui illustre bien l'inefficacité d'un fédéralisme égaré par le communautaire est l'approche de la Belgique en matière de climat. Notre pays a dû envoyer 4 ministres différents au sommet sur le climat de Madrid en décembre 2019. Dans un exemple impressionnant de politique en silos, 4 administrations différentes rédigent, séparément, 4 plans climatiques distincts pour un pays à peine plus grand qu’un mouchoir de poche. 

À la lumière de ce qui précède, la récente proposition de dédoublement de chaque poste ministériel fédéral, avec un ministre wallon et un ministre flamand, fait preuve d’un aveuglement presque inimaginable face aux besoins réels de notre pays et aux défis urgents et complexes auxquels il est confronté. Les querelles communautaires risquent de devenir une caricature d'elles-mêmes: les héritiers se disputent les biens alors que la maison est en feu.

Ce discours communautaire omniprésent est aussi, bien sûr, le grand saboteur de service de la formation du gouvernement fédéral. Si, depuis le 26 mai 2019, nous n'avons développé aucune perspective de coalition viable, cela est dû à l'émergence, de part et d'autre de la frontière linguistique, de problèmes communautaires à répétition. Et cela même sur des dossiers qui n'ont intrinsèquement rien à voir avec ce sujet, tel que le récent projet de loi sur l'avortement.

Toute réforme ne pourrait être justifiée que par une amélioration de la capacité de l’État à proposer une véritable vision d’avenir cohérente pour la Belgique, soutenu par une administration efficace et efficiente.

Or, les défis majeurs de notre génération et de celles à venir, que ce soient les virus ou les problèmes climatiques, ne peuvent pas être contenus par des frontières régionales et des structures communautaires. La crise du coronavirus et la crise climatique nécessiteront toutes deux une gestion à long terme, des investissements ciblés de plusieurs milliards d’euros et une administration résolue et efficace.

Ne plus nous laisser égarer

C’est cette efficacité sur laquelle les jeunes Belges montrent clairement qu’ils voudraient que les politiques se concentrent. Cela ne signifie pas pour autant que des particularités linguistiques et culturelles de notre pays ne puissent être des facteurs dans le processus de décision, mais que celles-ci ne peuvent plus nous égarer.

À l’heure où un nouveau souffle est donné aux négociations gouvernementales, des rumeurs de réformes de l’État circulent à nouveau. Et si celles-ci se focalisaient sur l’efficacité, et non la fragmentation? Sur l’exécution et non la méthode? Toute réforme ne pourrait être justifiée que par une amélioration de la capacité de l’État à proposer une véritable vision d’avenir cohérente pour la Belgique, soutenu par une administration efficace et efficiente. Il ne nous reste que peu de temps pour choisir entre fragmentation aveuglée et efficacité, avant que la réalité ne nous rattrape. Alors, abordons ensemble les grands défis auxquels nous sommes confrontés, plutôt que d'en créer de nouveaux.

Magali Caroline Van Coppenolle est économiste, passionnée de gouvernance et membre du Groupe du Vendredi. ©doc

Johan Heymans est avocat associé chez Van Steenbrugge Advocaten et membre du Groupe du Vendredi. ©Van Steenbrugge Advocaten

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