interview

Eric Weiner " Le bourgmestre doit se comporter comme un fermier "

"Quelqu’un qui a un penchant pour la création ne se satisfait pas du statu quo", explique Eric Weiner. C’est pourquoi, dit-il, "le paradis n’est pas un endroit créatif". "Pourquoi auriez-vous envie de le changer ? Génie et bonheur ne font pas bon ménage". ©Dries Luyten

À l’instar de l’agriculteur qui veille à la fertilité de ses champs, et à ce que ses cultures bénéficient de suffisamment de lumière et d’eau, un bourgmestre doit créer le terreau idéal qui permet aux génies de s’exprimer ", estime l’écrivain américain Eric Weiner. " Les villes sont les endroits où les idées se rencontrent pour se polliniser. "

Interview
de Bart Haeck

Parfois, nous pensons que le génie est inné. Ce fut probablement le cas de Wolfgang Amadeus Mozart, qui a commencé à composer à l’âge de cinq ans. Dans d’autres cas, nous pensons que le génie est essentiellement le résultat d’un dur labeur, et qu’il faut des milliers d’heures de pratique pour maîtriser une discipline. Parfois aussi, nous pensons qu’il s’agit d’une combinaison des deux. L’inventeur américain Thomas Edison n’a-t-il pas déclaré un jour que le génie se composait de 1% d’inspiration et de 99% de transpiration ?

Mais l’auteur américain Eric Weiner (55 ans) estime que cela ne suffit pas, et qu’il y a un troisième élément indispensable: le lieu. Sinon, comment expliquer que l’âge d’or de la culture antique grecque naquit à Athènes, que l’épicentre des Lumières écossais fut Édimbourg, et que les percées technologiques actuelles ont lieu dans la Silicon Valley ?

Dans son livre " Geography of Genius ", Weiner part à la découverte de ce qui fait d’une ville un aimant pour les talents. Son livre – publié en 2016 et traduit 18 langues – a été présenté cette semaine en Belgique à l’occasion d’une conférence organisée par Econopolis.

Trois mois avant les élections communales en Belgique, le livre interpelle, ne fût-ce que parce que Weiner ne va pas chercher le génie dans des pays, mais dans des villes. " Pourquoi ? Parce que c’est là que se trouvent les centres de créativité. Si vous regardez où les génies ont vécu, vous n’en voyez pas à Anvers (n’est-ce pas une ville ?), en Sibérie, ou dans le nord de l’Italie. On les retrouve aux mêmes endroits. Et pas à la campagne. "

" Pensez à Paris dans les années ’20 ou à Vienne dans les années 1900. La Renaissance n’a pas eu lieu en Italie, mais à Florence. Un dicton africain dit que vous avez besoin d’un village pour élever un enfant. J’ajouterai qu’il faut une ville pour faire naître un génie. "

Est-ce pour la même raison que tous les Américains brillants travaillent aujourd’hui à San Francisco ou à New York, et pas dans le Midwest ?

Oui, et la première raison, c’est que vous devez avoir un impact si vous voulez faire la différence et que les gens doivent la ressentir. La deuxième raison: vous avez besoin d’interaction. Les villes sont des endroits parfaits pour la pollinisation croisée des idées. "

Donc une promenade en pleine nature…

… peut vous apporter beaucoup d’inspiration. Les gens comme Ludwig von Beethoven et Sigmund Freud aimaient la nature pour cette raison. Mais au final, ils retournaient en ville pour chercher la reconnaissance et l’interaction.

Pour votre livre, vous vous êtes rendu à Athènes, à Florence et dans cinq autres villes. Avez-vous trouvé la recette magique pour attirer les talents ?

J’aurais aimé la trouver, mais hélas, les choses ne sont pas aussi simples. Il est clair cependant que la recette comprend trois ingrédients: diversité, discipline et désordre. Par diversité, je fais allusion au foisonnement d’idées, comme à Anvers au XVIe siècle. Vous ne trouvez aucun génie en Corée du Nord aujourd’hui. "

Incluez-vous la migration dans la diversité ?

Je pense surtout à la diversité intellectuelle. En même temps, on ne peut nier que de nombreux génies étaient des migrants. Victor Hugo vivait à Bruxelles. Einstein a émigré à deux reprises. Freud était originaire de Moravie. Ils étaient nouveaux dans leur environnement et l’ont donc observé avec un regard neuf.

Pourquoi le deuxième ingrédient, une discipline stricte, est-il tellement important ?

Parce qu’en matière d’idées, vous devez séparer le bon grain de l’ivraie. Un brainstorming n’aidera pas votre entreprise à progresser si vous n’effectuez pas une sélection parmi les idées qu’il a générées. C’est ce qui explique que la Silicon Valley (la Silicon Valley n’est pas une ville, ndt) fonctionne bien. Tous ceux qui ont une idée sont les bienvenus. Si elle est bonne, elle reçoit du soutien et les investisseurs y injectent des millions de dollars. S’ils la trouvent mauvaise, ils l’éliminent.

Cela me fait penser à la question de savoir pourquoi le capitalisme est né dans les pays protestants. On y trouvait un pluralisme intellectuel, car les protestants lisaient la Bible. Mais ils avaient aussi de la discipline, car leur mode de vie était strict et sobre.

C’est un point intéressant. Car la culture vient en premier. Nous utilisons souvent technologie et innovation comme synonymes, mais c’est une erreur. Les grandes percées, comme la révolution industrielle, n’ont pas commencé avec la machine à vapeur. Il y a d’abord eu un changement culturel qui a rendu cette percée technologique possible. Les choses se sont passées dans cet ordre-là, pas l’inverse.

Pourquoi a-t-on besoin d’un troisième ingrédient – le désordre – en plus du pluralisme et de la discipline ?

Ceux qui créent quelque chose de vraiment nouveau passent de l’ordre ancien à un ordre nouveau. Ce genre de chose ne se passe jamais de manière parfaite. Le réalisateur Orson Welles l’a dit un jour à propos de la Suisse: " Ils ont eu 500 ans de paix et de stabilité. Et qu’est-ce que cela a donné ? L’horloge à coucou. " Ce n’est d’ailleurs pas vrai, car le coucou a été inventé en Allemagne, mais vous comprenez ce que Welles voulait dire. Dans les villes où des choses se créent, comme aujourd’hui à Berlin et à New York, il règne un certain désordre.

Dans un de vos précédents livres, vous recherchiez les endroits où les gens sont les plus heureux. Sont-ils les mêmes que ceux où l’on trouve des génies ?

Généralement pas. Quelqu’un qui a un penchant pour la création ne se satisfait pas du statu quo. C’est pourquoi le paradis n’est pas un endroit créatif. Pourquoi auriez-vous envie de le changer ? Génie et bonheur ne font pas bon ménage.

La seule exception est l’Islande. Même après la crise financière, elle fait partie du top 5 des pays dont les habitants se décrivent comme étant heureux. Et c’est un endroit créatif: les Islandais écrivent plus de livres par habitant que dans tout autre endroit du monde. Le pays a donné naissance à des musiciens créatifs comme Björk et Sigur Ross, et ils ne sont pas les seuls.

Quel est leur secret ?

J’ai posé la question à un compositeur islandais qui crée des musiques de films pour Hollywood. Il a répondu qu’il prenait soin de sa mélancolie. Il ne rejette pas son malheur, il lui donne une place dans sa vie.

Mais c’est vraiment exceptionnel. Beethoven, Einstein et Freud étaient réellement des êtres torturés.

Donc un bourgmestre doit faire un choix: est-ce qu’il souhaite que les habitants de sa ville soient heureux ou créatifs ?

Je crains que les bourgmestres n’aient pas ce choix. Ils peuvent essayer de créer des conditions idéales pour que les gens soient créatifs ou heureux. Mais ça s’arrête là.

Dans ce cas, que peut faire un bourgmestre ?

Un bourgmestre n’est pas un ingénieur, mais un cultivateur. Un agriculteur ne crée pas des pommiers. Il sème. Il répand de l’engrais. Il arrose. Il cultive. Les bourgmestres devraient penser de cette manière. Sommes-nous ouverts ? Les nouvelles idées sont-elles les bienvenues ? Sommes-nous suffisamment stricts envers les mauvaises idées ? Tolérons-nous un certain désordre ? Et plus concrètement: avons-nous des endroits où les gens peuvent se rencontrer ?

Comme des marchés et des bistrots ?

Je les appelle les ‘troisièmes lieux’. Le premier lieu est l’endroit où vous habitez. Le second est votre lieu de travail. Le troisième est un terrain neutre où vous rencontrez les autres. A Athènes, c’était l’agora. A Vienne, les cafés. Et il y a des choses évidentes sur lesquelles un bourgmestre doit veiller. Par exemple, une ville ne peut fonctionner que si elle est sûre.

Et si elle est économiquement riche ?

Oui, mais pas trop. Dubaï est tellement riche que rien ne s’y passe. En ce sens, il y a peut-être un lien entre la richesse et le bonheur. Si je doublais la richesse des Belges, je ne suis pas certain qu’ils seraient deux fois plus heureux.

Mais si je double les revenus des gens dans un pays très pauvre comme la Tanzanie, il y a plus de chance que leur bonheur augmente dans la même proportion. La richesse peut aussi faire capoter l’innovation dans une ville, parce que les maisons deviennent tellement chères que la ville se transforme en un club exclusif réservé aux personnes riches. Dans ce cas, elle perd sa diversité.

Dans votre livre, vous écrivez que vous recherchez une ville qui permettrait à votre fille d’exprimer au mieux le génie qui dort en elle. Dans quelle ville aimeriez-vous qu’elle se rende si à vingt ans elle souhaite étudier un an à l’étranger ?

C’est une question difficile. Si je devais décider aujourd’hui, je choisirais Berlin. Berlin, c’est trois villes en une. C’est la capitale d’un grand pays, qui accueille des gens qui viennent de loin. C’est aussi un lieu artistique, entre autres parce que les logements y sont abordables. Et elle foisonne de start-ups. Si Berlin était aux États-Unis, elle serait la combinaison entre Washington DC, New York et la Silicon Valley (qui n’est pas une ville, bis repetita).

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