analyse

Espérer le meilleur, se préparer au pire

Nous traversons aujourd’hui « la tempête du siècle ». ©BELGA

À l’heure actuelle, il est impossible de connaître toutes les conséquences de la pandémie de coronavirus. Nous devons donc nous préparer à tous les scénarios possibles.

Une bombe nucléaire économique. C’est la meilleure métaphore pour qualifier l’impact de la crise du coronavirus sur l’économie et la société. Nous venons de vivre la première phase, à savoir le flash aveuglant: la pandémie, le confinement et toute une économie pratiquement à l’arrêt. Viendra ensuite l’onde de choc dévastatrice pour des pans importants de l’économie, suivie par des années de radiations. Il est aujourd’hui difficile de prédire quelles en seront les conséquences précises. Nous ne le saurons que plus tard.

Peter De Keyzer

Fondateur et managing partner Growth Inc.

Le 15 septembre 2008, la banque américaine Lehman Brothers a fait faillite. Cet évènement fut le point de départ d’une crise financière mondiale et d’une course infernale pour l’économie, les marchés financiers et le monde politique. À ce moment-là, personne ne s’attendait à ce que deux ans plus tard la survie même de la zone euro soit suspendue à un fil. Ce fut pourtant une cascade d’événements attendus et inattendus qui nous a conduits de la chute de Lehman Brothers à la quasi-implosion de la zone euro. Le choc économique que nous sommes en train de subir est incroyablement plus dévastateur que celui que nous avons connu il y a dix ans, et les conséquences seront à l’avenant.

La première conséquence de l’onde de choc de la pandémie sera la disparition de nombreuses entreprises et activités. Le transport aérien, le tourisme, les hôtels et restaurants seront durement touchés. Plusieurs entreprises devront déposer le bilan à cause du confinement. Il est tentant pour les pouvoirs publics d’essayer de sauver tous ces secteurs. Mais ce n’est pas une bonne idée. Tous les crédits et prêts du monde ne pourront jamais sauver un modèle d’exploitation en faillite. Certaines activités ne seront plus viables dans une économie basée sur la distanciation sociale. Nous devons donc nous concentrer sur les secteurs où l’on trouve encore de la croissance.

"Tous les crédits et prêts du monde ne pourront jamais sauver un modèle d’exploitation en faillite."
Peter De Keyzer
Fondateur et managing partner Growth Inc

C’est un euphémisme de dire qu’au cours des prochaines années, les pouvoirs publics n’auront pas beaucoup d’argent à dépenser. Aux Pays-Bas, on s’attend à passer d’un excédent budgétaire de 18 milliards d’euros en 2019 à un déficit de plus de 92 milliards. Une estimation très grossière suffit pour déduire qu’en Belgique, nous devrons faire face à un déficit se situant entre 80 et 90 milliards d’euros. Ajoutons-y la dette souveraine qui flirtera bientôt avec 120% du PIB, et nous pouvons conclure sans risque de nous tromper que nous ne ferons plus partie des pays riches. Il vaut donc mieux réfléchir à deux fois avant de nous lancer les yeux fermés dans des mécanismes de solidarité qui nous lieront financièrement pour les décennies à venir au sort de pays encore plus faibles.

L’Europe, une "nouvelle Grèce"

Nous devons donc aussi nous attendre à une nouvelle crise de l’euro. D’ici la fin de l’année, l’économie italienne devrait faire face à une dette souveraine de près de 180% de son PIB. En d’autres termes, la troisième économie d’Europe sera une "nouvelle Grèce". Mais contrairement à la Grèce, l’Italie est "too big to bail" (trop grande pour être renflouée). Nous ne pourrons donc pas éviter une deuxième crise de l’euro. Les marchés feront très rapidement la différence entre les pays forts et les pays faibles. 

Au cours des prochains trimestres, le projet européen tremblera lui aussi sur ses bases. Aujourd’hui, la devise, c’est surtout "chacun pour soi". Les pays européens les plus forts injectent à tour de bras des milliards dans leurs propres entreprises. La Belgique est une petite économie et nos emplois et notre richesse proviennent en grande partie des exportations. Que se passera-t-il si dans les mois qui viennent nos grands voisins privilégient leurs propres industries, leurs propres emplois et leurs produits nationaux? Nous devons donc aussi partir du principe que ces prochaines années, nous devrons surtout créer nous-mêmes notre richesse.

"Les prochaines générations devront vider les fonds de tiroirs pour conserver notre prospérité et relancer la croissance."
Peter De Keyzer
Fondateur et managing partner Growth Inc

Nous traversons aujourd’hui "la tempête du siècle". Il serait naïf de croire que l’Union européenne, le libre échange, la BCE ou le reste du monde viendront à notre secours. Ils ont vu le flash aveuglant et veulent aujourd’hui retourner aux affaires courantes. Les prochaines générations devront vider les fonds de tiroirs pour conserver notre prospérité et relancer la croissance. Nous avons besoin pour cela d’un plan d’attaque ferme et clair.

Nous devons donc avant tout investir de l’argent dans ce qui crée de la richesse – aujourd’hui et demain. En d’autres termes, pas d’argent gratuit pour tout le monde, fini les prépensions, les primes et les emplois publics à profusion. À la place, nous avons besoin d’investissements publics massifs dans les infrastructures, l’isolation des logements, l’électrification du parc automobile, l’approvisionnement énergétique, l’environnement et la digitalisation des services publics. Il faut investir dans l’éducation et la formation permanente de la population et des travailleurs. Tout le monde sur le pont! Prévoyons des incitants fiscaux pour encourager les investissements dans les PME. Les petites et moyennes entreprises locales, les scale-ups et l’innovation sont notre seule et meilleure garantie de prospérité future.

À l’heure actuelle, plus rien n’est sûr et nous devons donc nous préparer à tous les scénarios. Cela doit devenir le fil rouge de notre stratégie politique, diplomatique, financière et économique des prochaines années. Faisons le gros dos, soyons résilients, préparons-nous au pire et soyons prêts à prendre des décisions rapides et bien réfléchies. Quel homme ou femme d’État sera prêt(e) à relever le gant?

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