chronique

Est-ce la faute à Amazon s'il y a un plan social chez Carrefour?

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Au delà du positionnement contestatble de Carrefour, le problème semble bien plus vaste : il vient de la transformation numérique d’un secteur tout entier. Dans moins de 10 ans, la grande distribution ne ressemblera plus du tout à ce qu’elle est aujourd’hui.

Par Etienne Wéry
Avocat associé ULYS

En France, Carrefour annonce un plan de départs volontaires concernant 2% des effectifs soit environ 2.400 personnes sur un total de 115.000. Dans d’autres pays, c’est un vrai bain de sang, à commencer par la Belgique où 11% des effectifs sont touchés et plusieurs magasins fermés.

Bien sûr, le positionnement de Carrefour pose problème: coincée entre le premium et le hard discount, ni totalement hyper ni vraiment orienté proximité, les experts disent que l’enseigne occupe une place mal définie sur le marché.

Mais le problème semble bien plus vaste: il vient de la transformation numérique d’un secteur tout entier. Dans moins de 10 ans, la grande distribution ne ressemblera plus du tout à ce qu’elle est aujourd’hui.

Un secteur à la traîne

31% du chiffre d’affaires généré par l’industrie mondiale du tourisme vient de l’Internet. Un peu plus de 10% pour le secteur textile. L’équipement maison: 9%. Les produits culturels: 12%. L’informatique et les biens technologiques: 10%. Et cela augmente chaque année… En comparaison, le secteur alimentaire est très en retard: la proportion de commerce en ligne peine à dépasser 1,5% dans le meilleur des cas.

Le commerce alimentaire est non abouti sur le plan de la transformation numérique: client et commerçant se rencontrent en présentiel et assument chacun une partie du travail (commande, empaquetage, livraison). Le client, de plus, aime toucher ses fruits et légumes, voir sa viande et sentir son melon avant de l’acheter: il y a une barrière psychologique non négligeable. Tout ceci explique que ce secteur, pourtant crucial, soit à la traîne.

Mais ce retard porte en lui une promesse: la marge de progression est énorme.

Amazon en pole position

Amazon a testé en 2016, un nouveau concept de magasin passé (quasi) inaperçu en Europe, qui représente pourtant la plus grande révolution du commerce alimentaire depuis l’invention de l’hypermarché: un magasin totalement automatisé et sans caisse.

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La technologie a été poussée à l’extrême: l’ordinateur sait que vous palpez trois melons mais que vous n’en achetez qu’un seul, il comprend que vous avez changé d’avis et remis en rayon le lait écrémé, il sait que tel produit est temporairement en réduction, il connaît le poids de la grappe de raisins choisie, etc. On se sert, on met dans le caddie, on s’en va (la caisse a disparu car l’ordinateur sait exactement ce que contient votre caddie et sa valeur, et il débite votre compte Amazon et envoie un ticket de caisse détaillé par mail). Capteurs, senseurs, algorithmes, caméras, le cocktail technologique est époustouflant.

Le patron d’Amazon a racheté (pour 14 milliards de dollars…) un réseau de 460 épiceries qui vont basculer vers son système. Le client aura donc le choix dans un écosystème complet: le magasin en ligne; le magasin "brick and mortar" revu à la sauce "techno Amazon Go"; en option, la livraison chez lui.

Amazon Go a réussi à exploiter son expertise unique dans l’e-commerce avec un "vrai" magasin dans lequel le client voit et touche ses produits.

Par ailleurs, ce que la technologie permet vis-à-vis du client, elle le permet forcément aussi pour l’exploitant qui connaît, en temps réel, l’état des stocks du magasin. De quoi rentabiliser le back office, augmenter la productivité, gérer en flux tendu les produits frais et réduire le gaspillage.

Des signes qui ne trompent pas

Sur BFM TV, ce 31 janvier, Michel-Edouard Leclerc (patron de l’enseigne éponyme) expliquait que son plus gros chantier, pour l’instant, est l’organisation de la livraison à domicile. Dès avril, quelques arrondissements parisiens seront mis en test.

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Carrefour, à côté du plan social, annonce l’arrivée de Tencent dans son capital. Tencent? Le holding est la star de la bourse d’Hong-Kong, spécialisée dans les services internet et mobiles qui opère notamment l’application de messagerie instantanée WeChat (le cauchemar de Facebook, Twitter, Paypal et autres…).

L’arrivée de Tencent, dans le contexte évoqué ci-dessus, éclaire les choses d’une autre couleur: un groupe aussi volumineux que Carrefour met des années pour changer de cap. S’il veut survivre, il doit changer, et vite.

Il reste alors la question à laquelle chacun répondra comme il le souhaite: cette évolution, pour inéluctable qu’elle soit, est-elle un progrès?

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