Etienne de Callataÿ: "Les mauvais arguments de la privatisation de Belfius"

©Caroline Sury

Si la toujours incertaine mise en bourse d’une partie du capital de Belfius continue de faire couler l’encre, les arguments avancés par ses partisans, eux, vont couler un sang d’encre. C’est d’autant plus enrageant qu’ils auraient d’autres arguments, eux valables, à faire valoir. Reprenons les différents termes du débat.

Etienne de Callataÿ
Chief economist chez Orcadia Asset Management

Dans la catégorie des mauvais arguments, le plus entendu est certainement qu’il s’agit de "désendetter l’État". Pourtant, vendre à 100 un actif qui vaut 100 et rembourser ses créanciers à concurrence de 100 ne change pas vraiment la situation patrimoniale nette de qui que ce soit. Certes, les règles européennes dites de Maastricht ont focalisé l’attention politico-médiatique sur le concept de dette publique brute, mais il ne faudrait pas que l’action des autorités soit guidée par un aussi mauvais indicateur.

La dette nette, soustraction faite des actifs détenus "vendables" – on ne parle pas ici de la valeur des forêts et des rivières publiques –, aurait déjà été une notion plus juste, et ici il serait alors apparu que privatiser un actif n’a pas d’effet sur l’endettement public. Bien sûr, tenir compte aussi des dettes sociales, en particulier de retraite et de santé, et environnementales aurait été encore plus pertinent. Et quoi qu’il en soit, même en termes bruts, ce dont il est question est moins d’un point de pourcentage du ratio d’endettement actuel. Bref, ceci sera sans effet sur le coût de financement des emprunts belges.

Il est des investisseurs particuliers qui affectionnent de "clicher" les plus-values réalisées sur leur portefeuille, mais ils ont des motivations, notamment fiscales, auxquelles les pouvoirs publics doivent être étrangers.
Etienne de Callataÿ

On a aussi pu lire que privatiser Belfius permettrait de "s’appuyer sur de vrais partenaires dans le secteur financier". Outre que l’on ne sait pas ce que seraient de "faux partenaires", ceci pose deux questions. La première est que, s’il s’agit de chercher un partenaire stratégique pour Belfius, ce n’est pas à une mise en bourse de 30% du capital qu’il faut songer mais à une cession directe à un joueur particulier. Il y a donc même ambiguïté sur l’objectif poursuivi.

La seconde est de savoir s’il est souhaitable de favoriser la consolidation dans le secteur financier. Au lieu d’avoir un tel partenariat en tête, ne serait-il pas plus opportun de veiller à préserver et, mieux encore, à stimuler la concurrence entre établissements financiers?

"Market timing"

Nous avons encore pu entendre comme motivation, de la bouche des partisans de la mise en bourse, que "c’est pour faire une plus-value". Ici, encore, il y a de quoi s’étonner. Vendre à 100 ce qui a été acquis à 50 et vaut aujourd’hui 100, ce n’est pas "faire" une plus-value, c’est tout au plus "acter" une plus-value. Répétons que ce qui importe est la situation patrimoniale totale nette effective des pouvoirs publics. Il est des investisseurs particuliers qui affectionnent de "clicher" les plus-values réalisées sur leur portefeuille, mais ils ont des motivations, notamment fiscales, auxquelles les pouvoirs publics doivent être étrangers.

Il est amusant de relever qu’auprès des partisans de la privatisation, on trouve aussi l’idée qu’il faut se dépêcher de profiter de la bonne tenue de la bourse, et vendre ces 30% de Belfius "cette année".
Etienne de Callataÿ

L’idée d’offrir une belle opportunité de placement aux "petits" épargnants a aussi été avancée mais ceci aussi est également surprenant. Pourquoi l’État belge irait-il se priver d’un si bon placement au profit d’actionnaires, belges et étrangers, personnes physiques ou personnes morales? Par bonté? Pour les dédommager de la faiblesse des taux d’intérêt? Il est amusant de relever qu’auprès des partisans de la privatisation, on trouve aussi l’idée qu’il faut se dépêcher de profiter de la bonne tenue de la bourse, et vendre ces 30% de Belfius "cette année".

N’est-il pas étonnant de voir l’État doté d’un sens du "market timing" dont on sait qu’il fait défaut à la communauté des investisseurs professionnels? Et comme cela revient à dire que l’on pense que le prix de cession pourrait être plus faible en 2019, que devient alors l’argument du bon placement?

Il y a pourtant un argument majeur en faveur de la privatisation, elle intégrale, de Belfius, à savoir le conflit d’intérêt de celui qui, aujourd’hui, sans être le régulateur du secteur financier, a un impact sur l’environnement de ce secteur et est, en même temps, actionnaire d’un acteur majeur. Il y a un risque de favoritisme, au bénéfice de cet acteur, et de complaisance à l’encontre du secteur dans son ensemble.

Entendre une cause être défendue avec de mauvais arguments, motivés par la facilité, par la sottise, par l’idéologie ou par des intérêts particuliers, est toujours énervant. Que pour la même cause de bons arguments soient ignorés ne fait qu’exacerber l’énervement.

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