Face à l'épidémie, quelle alternative au recours à l'autorité?

La majorité des Suédois déclare suivre les gestes barrière recommandés par les experts, sans qu’ils n’aient jamais eu à être imposés. ©AFP

Croire qu’un individu n’agirait convenablement qu’en vue de l’obtention d’une récompense ou, au contraire, de l’évitement d’une sanction est une erreur. Pour réguler nos comportements sur la durée, rien ne vaut la motivation intérieure. Mais comment la stimuler ? C’est toute la question.

«Parce que les gens sont cons, il est nécessaire de recourir à l’autorité pour faire appliquer les mesures sanitaires». Depuis le début de l’épidémie, je n’ai cessé d’entendre des congénères formuler cet argument. En nous réduisant à une seule de nos dimensions, celle de nos cerveaux boiteux, ils sous-entendent qu’il n’y aurait pas d’autres choix que d’agir sans nous, malgré nous…

Sarah Halfin ©doc

Or, outre du cynisme ambiant, l’affirmation témoigne d’une profonde méconnaissance des mécanismes qui sous-tendent les comportements humains. Celle qui consiste à croire qu’un individu n’agirait convenablement qu’en vue de l’obtention d’une récompense ou, au contraire, de l’évitement d’une sanction.

Ce qui est faux: dès les années 70-80, des chercheurs (Deci et Ryan) ont établi l’existence d’un autre type de motivation, émanant cette fois de l’intérieur des individus eux-mêmes. Il s’agit de la motivation intrinsèque. Et ce n’est pas tout… cette dernière s’avère plus stable et plus durable que celle générée par des facteurs extérieurs à l’individu. Pour réguler de nos comportements sur la durée, rien ne vaudrait donc la motivation intérieure. Mais comment la stimuler? C’est toute la question.

Ni baton ni carottes

En dépit de son utilité avérée, notre société est peu familière avec son subtil maniement. Il faut dire qu’au départ, elle est dépourvue de toute portée utilitariste. A titre d’exemple, elle s’applique dans le cas d’un jeune musicien qui apprend la musique par pur plaisir, et non en vue de devenir un grand musicien ou de contenter ses parents.

"L’individu doit ressentir ses choix comme librement émis. Il ne s’agit donc pas tant de le faire raisonner que de lui faire ressentir l’importance de ses actes."
Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

Il faut dire aussi qu’elle requière que l’individu soit à l’origine de son comportement. Ni bâtons, ni carottes, juste un cadre cohérent bien défini. Difficile à avaler ? Le cas de la Suède montre pourtant que la théorie tient à grande échelle. Rappelons que la majorité des Suédois déclare suivre les gestes barrière recommandés par les experts, sans qu’ils n’aient jamais eu à être imposés.

La pure motivation intrinsèque est plutôt rare, il faut le reconnaître. En revanche, il est fréquent que des pressions externes - à l’origine de la motivation d’un individu - s’intériorisent, voire deviennent perçues comme choisies. C’est le cas par exemple quand l’enfant commence à apprendre la musique à l’initiative de ses parents, mais ressent ensuite son apprentissage comme choisi.

Parler au coeur

Bingo, voici la clé de l’équation : le ressenti. Pour motiver de l’intérieur, l’individu doit ressentir ses choix comme librement émis. Il ne s’agit donc pas tant de le faire raisonner que de lui faire ressentir l’importance de ses actes. Toute la nuance est là : la motivation intrinsèque ne s’adresse pas aux cerveaux, mais aux cœurs. Or, cœurs et raison ne sont pas de même nature, ils parlent des langages différents. Le philosophe Pascal est passé à la postérité pour avoir mis en exergue cette distinction. Nos cœurs ont leurs propres raisons, que la raison ignore …

Mais alors, comment raisonner nos cœurs ? En associant « gestion de crise » et « poésie ». Malgré les apparences, ce jumelage n’a rien de naïf, c’est un retour aux sources. A l’origine, la poétique est en effet un outil de rhétorique. Aristote lui-même a mis en avant l’efficacité des discours poétiques à usage politique, et ce, précisément pour leur capacité à générer des effets d’évidence immédiats dans le cœur des auditeurs… Le problème, c’est que l’école n’insiste pas vraiment sur l’utilité tangible de la pratique poétique. Qui peut en effet se targuer aujourd’hui de maîtriser cet art ? « Il faut vous responsabiliser », nous dit-on, au mieux.

"Prenez soin de vous et de vos proches"

Voici pour la forme. Pour le fond, il serait indiqué de miser sur les valeurs communes. L’autonomie ressentie par un individu serait en effet liée au fait d’agir selon des valeurs auxquelles il adhère (cf. Deci et Ryan). On notera que la valeur « sollicitude » est venue compléter le récit qui nous anime depuis la crise, à l’instar du désormais traditionnel « prenez soin de vous et de vos proches » qui clôture les allocutions des chefs d’Etat belges. Mais la mention est relayée à la toute fin des discours, alors qu’une pleine intégration de la valeur promue, à tous les niveaux de communication, décuplerait vraisemblablement l’effet escompté.

A l’image du Saint-Graal, la motivation intrinsèque se présente comme un but à atteindre, un horizon vers lequel tendre. Au-delà de toute idéologie, la situation actuelle montre à quel point nous aurions à gagner à mieux la connaître et la considérer. Que ce soit dans le cadre de la gestion d’une crise, la direction d’une entreprise ou l’éducation d’un enfant. Mais pour pouvoir influencer les cœurs, il semble qu’il nous faille d’abord nous former à un outil longtemps délaissé sans doute à cause de son aspect doux et futile : la poétique. Nos pères, d’Aristote à Pascal, louaient son efficacité quand il s’agissait de convaincre tout un chacun, y compris les plus cons.

Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

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