carte blanche

"Face au Covid, la Belgique a fait pire que Trump"

Professeur à l’Université de Liège, ancien Représentant spécial de la Belgique, ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne

Le malgoverno belge continue à frapper. Notre mauvaise gouvernance nous a valu ainsi deux vagues du coronavirus très meurtrières: à chaque fois, nous avons décroché la médaille d’or sur le plan des décès.

"De tous les peuples de l’Europe, les Belges sont les plus bêtes", dirait sans nul doute Jules César réincarné à notre époque. En effet, après avoir obtenu la médaille d’or des morts en Europe dans la première vague de printemps du coronavirus, la Belgique l’obtient à nouveau dans la deuxième vague d’automne.

Par Franklin Dehousse, professeur à l’Université de Liège, ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne. ©doc

Comment un pays peut-il être le plus nul deux fois à huit mois de distance? A y réfléchir, cela constitue une vraie performance, car les pays européens ont été en général très mauvais (les vrais bons gestionnaires sont en Asie). La France, l’Espagne et surtout le Royaume-Uni font de leur pire pour atteindre notre niveau d’incompétence, mais n’y parviennent pas (encore).

Incompétence managériale

Les principales fautes, liées, des autorités belges se situent à un tout autre niveau de bêtise, beaucoup plus abyssal, indignes même d’étudiants en management.

La Belgique n’est pourtant pas le seul pays de transit, ni le plus vieux, ni le plus pauvre, ni le plus inculte du continent. Il faut en réalité une très solide incompétence managériale: une incapacité persistante de penser, d’organiser et d’apprendre de l’expérience.

En toute équité, gérer une pandémie n’est pas facile. On peut sans nul doute comprendre certaines hésitations et virevoltes, au vu des incertitudes scientifiques et économiques. Cependant, les principales fautes, liées, des autorités belges se situent à un tout autre niveau de bêtise, beaucoup plus abyssal, indignes même d’étudiants en management.

En premier lieu, depuis mars, l’OMS comme les pays asiatiques, comme l’Allemagne, n’ont cessé d’insister sur la stratégie indispensable "tester, tracer et isoler les contaminés". Il ne faut pas un doctorat en virologie pour la comprendre. Pourtant, après huit mois, la réponse belge des divers gouvernements demeure désarticulée. Les tests ont été longtemps trop rares, la capacité d’analyse trop faible, les délais de réponse trop lents. Plusieurs éléments y ont contribué. Les fixations idéologiques de De Block, qui ont tenu des tests alternatifs et des laboratoires universitaires à l’écart. L’incapacité de la Première ministre à obtenir une approche coordonnée. D’autres épisodes, comme par exemple la multiplication des tests de confort pour les vacances, le délire de la couleur sans cesse clignotante des pays de vacances, ou la gestion fort bizarre des tests sérologiques par l’Agence fédérale des médicaments. Le traçage a une efficacité limitée, notamment parce que nombre de personnes contactées n’ont guère d’enthousiasme à fournir la liste de leurs contacts. Quant à l’isolation, le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas systématiquement suivie. En réalité, aucun des éléments de la stratégie indispensable ne fonctionnait. Par conséquent, dès la remontée automnale du virus, tout a dérapé.

Absence de base légale solide

En deuxième lieu, l’encadrement juridique de la pandémie demeure d’une atterrante médiocrité. Les mesures sont souvent mal rédigées, voire incohérentes. Après huit mois, les responsabilités respectives des autorités demeurent incertaines. L’État fédéral annonce des mesures, puis elles retombent dans les Régions. Les Régions annoncent des mesures différentes, puis les changent. Les gouverneurs apparaissent soudain, parfois sous inspiration fédérale, parfois régionale. Les bourgmestres se retrouvent soudain responsables, avec des délais très courts (alors qu’ils ne sont souvent informés au préalable ni de cette responsabilité ni de la situation pandémique dans leur commune). Le ministre De Crem, revenu à l’activité après quatre années de somnolence profonde comme secrétaire d’État, oscille en plus dans ses déclarations entre son exaltation des régions et son amour de sa propre fonction. Enfin, on déplore maintenant l’absence de base légale solide, alors que le gouvernement Wilmès a reçu des pouvoirs spéciaux précisément pour la créer. Une négligence en plus. Un chat ne retrouverait pas ses jeunes dans pareil capharnaüm juridique.

Dans un pays aussi petit et aussi peuplé que la Belgique, la province constitue l’échelon minimal pour prendre des mesures efficaces.

La soif de reporter sans cesse sur autrui les responsabilités, et d'obtenir vingt secondes médiatiques, dévore beaucoup et aggrave sans cesse la confusion. À titre d'exemple, une parlementaire bruxelloise, Mme Bertrand, stigmatise la Région bruxelloise pour ne pas prendre des mesures "par quartiers". On comprend l’électoralisme sous-jacent: stigmatiser le Molenbeekistan, et donner au commerce l’illusion qu’on le défend. Hélas, la suggestion est insensée (et nous ridiculise encore parmi les Européens de passage). Pour prendre un exemple, un marcheur entre le palais de Bruxelles et la place Jourdan fait 1.700 mètres et passe par trois communes différentes selon un plan inimaginable. Prévoir des régimes différents pour chaque commune, et encore plus pour chaque quartier, mettrait les marcheurs, comme la police et la justice, devant une tâche proprement impossible. De façon générale, dans un pays aussi petit et aussi peuplé que la Belgique, la province constitue l’échelon minimal pour prendre des mesures efficaces, surtout quand elles changent souvent.

Schisme avec les experts

En troisième lieu, le gouvernement Wilmès a effectué des annonces à la fois démagogiques et incohérentes. Avant juin, son discours présentait un caractère réaliste, soulignant la nécessité. Dès le 3 juin, le message "La liberté est la règle et les interdictions l’exception" constituait un danger. La levée du confinement sans la moindre garantie sur les instruments des tests et du traçage a aggravé ce risque. Celui-ci a grandi encore avec des discours lénifiants sur les départs en vacances (eux-mêmes compliqués par le désordre complet des pays aux couleurs clignotantes tous les deux jours) et sur l’immunité des jeunes (pourtant encore débattue). N’importe quel lecteur des publications de l’Organisation mondiale de la santé ou de l’Agence européenne des pandémies savait dès juin cette politique irresponsable. Cela explique d’ailleurs le schisme grandissant avec les experts, qui restaient eux très prudents – à raison.

Ce dérapage de la coopération avec les experts constitue la quatrième erreur. Une association curieuse de responsables MR et N-VA (pourtant opposés au Fédéral) a commencé à critiquer l’alarmisme des experts, leur liberté de parole, et enfin leur appétit de dictature. On a assisté à une démolition en règle. Cette autre démagogie, qui opposait les méchants experts conspirateurs aux gentils politiciens soucieux de l’économie et des libertés, a encore ajouté aux incertitudes du public. Une partie en a déduit que les mesures de protection n’avaient plus aucun fondement.

En cinquième lieu, la Première ministre a finalement annoncé en septembre – alors que les contaminations remontaient déjà – un nouvel assouplissement… accompagné du message effarant qu’un nouveau durcissement pourrait suivre rapidement. L’accumulation de tous ces faux pas a encore démoli la crédibilité des mesures de protection et déboussolé l’opinion. La responsabilité de la deuxième vague d’automne, et de son confinement, incombe sans aucun doute d’abord au trio Wilmès/De Block/De Crem. Comme déjà indiqué pour la première vague, le comportement de nombre de politiciens aggrave la crise.

Il est difficile de ne pas éprouver un zeste de compassion pour le duo De Croo/Vandenbroucke, parachuté au milieu de ce naufrage.

En effet, que dire d’un manager d’entreprise en crise qui a) ne parvient pas à mettre en œuvre en six mois la stratégie recommandée par les autorités mondiales compétentes? b) demeure incapable d’écrire ses décisions correctement? c) change régulièrement d’approche, d) annonce en plus ces changements de façon incohérente, et e) se bagarre en public avec ses consultants? Certes, un État n’est pas une entreprise. Toutefois, les principes élémentaires du management, de bon sens, s’appliquent partout. Hélas, ce manager, ici c’est le gouvernement belge sortant.

Enfin, des initiatives intelligentes

Dans pareil contexte, il est difficile de ne pas éprouver un zeste de compassion pour le duo De Croo/Vandenbroucke, parachuté au milieu de ce naufrage. On dirait deux capitaines nommés sur le Titanic dix minutes après que l’équipe précédente ait éventré le navire. Quoique cela ait été en partie masqué par la dislocation d’octobre, ce duo a pris une série d’initiatives intelligentes. D’emblée, l’un comme l’autre ont souligné que la crise allait être longue. De Croo se comporte davantage comme un chef d’équipe que comme une prima donna et a abandonné de suite le Conseil national de sécurité pour le comité de concertation (le Conseil national, entité sans statut, visait d’abord à accentuer la prédominance médiatique du gouvernement fédéral. Et spécialement de la Première ministre, dont la presse francophone étudie moins que la VRT la propagande sur Facebook). Le comité de concertation met les entités fédérées sur pied d’égalité, et crée ainsi une meilleure responsabilisation. Vandenbroucke a démantibulé les thèses fantaisistes du professeur Gala et consorts en 90 secondes à la VRT (ce qu’on a attendu en vain pendant des mois). Le duo fédéral n’arrête pas de pousser fortement pour une coopération étroite avec les Régions et Communautés.

Quatre progrès sont encore nécessaires pour les prochains mois. 1) La persistance. Le pays a besoin d’un gouvernement qui arrête de zigzaguer dans la forme et la substance tous les 20 jours. 2) La transparence. Il existe beaucoup de méfiance dans le public; un accès systématique aux informations dont disposent les autorités peut la diminuer. 3) La sécurité juridique. La police comme la justice ont besoin d’une loi solide habilitant le gouvernement – et pas un seul ministre – à prendre des mesures d’urgence. 4) La clarté managériale. Dans un système trop complexe, les citoyens ont droit à une explication simple – et stable – sur le rôle de chaque niveau de pouvoir. Ces éléments devraient permettre de mieux convaincre la part réticente du public, de freiner le virus et d’attendre les vaccins et traitements qui heureusement s’annoncent.

La structure fédérale n’est pas en cause

C’est parfaitement possible. Malgré quelques complications propres, il existe en Belgique moins une fatalité du fédéralisme qu’une fatalité des comportements politiques et administratifs. L’Allemagne et l’Autriche sont aussi des États complexes, mais simplement mieux gérés. Des États centralisés, comme le Royaume-Uni et la France, obtiennent d’ailleurs de plus mauvais résultats que ces États fédéraux. Le sérieux de la gestion importe nettement plus que la structure de l’État. À titre d’exemple, l’Allemagne a pris de nouvelles mesures en automne dès que son taux de contamination a atteint 10% du taux belge (dépisté)! Comme l’a bien résumé Mme Merkel au Conseil européen, la situation est mauvaise en Europe d’abord parce que la plupart des gouvernements n’ont pas pris leurs responsabilités. Rien d’autre.

Les États-Unis demeurent loin d’atteindre le taux de surmortalité de la Belgique.

Une preuve additionnelle réside dans le parallélisme frappant entre le management (très déficient) de la crise aux États-Unis et en Belgique. Mêmes messages fluctuants au sommet de l’État, mêmes attaques contre les masques, même incapacité à coordonner un système fédéral, même désorganisation des tests, mêmes critiques contre les statistiques, mêmes agressions contre les experts. En vérité, un seul paramètre les différencie – l’accumulation des morts – et il n’avantage pas du tout la Belgique. Là réside le bilan profondément attristant des gouvernants belges. En dépit des inepties constantes de Trump depuis le début de la crise, qui polluent la communication au public et compliquent toute gestion sérieuse, les États-Unis demeurent loin d’atteindre le taux de surmortalité de la Belgique. Gérer avec constance de façon pire que Trump, c’est aussi un record.

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