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Faire avancer l’Europe de la défense avec ou sans l’accord des Américains

Construire une "Europe de la Défense" présuppose une forme d’intégration politique. Sinon, pourquoi vouloir agir dans le cadre de l’Union plutôt que dans celui de l’OTAN? ©BELGA

Les Vingt-Sept doivent faire un choix pour l’Europe de la défense: se résoudre à construire leur autonomie stratégique malgré la volonté de leurs amis américains, ou y renoncer et arrêter d’en parler.

Au cours des vingt dernières années, les pays de l’Union européenne (UE) ont tenté de mettre en place une politique de défense commune, parfois appelée "Europe de la défense". D’un point de vue étymologique, cette expression ne veut pas dire grand-chose et c’est sans doute pour cette raison qu’elle est pertinente. L’Europe de la défense, en effet, reste à ce jour un objet non identifié.

Federico Santopinto ©doc

Théoriquement, le but qui lui avait été attribué en 1999, lorsqu’elle fut lancée, était celui de fournir aux Européens une capacité d’action militaire autonome hors de leurs frontières. En 2021, toutefois, la notion d’autonomie stratégique ne semble toujours pas avoir convaincu tout le monde et les Européens restent militairement dépendants des Américains, sans que l’on comprenne ce que l’Europe de la défense est censée être ni ce qu’elle doit faire.

Boussole stratégique

Pour s’éclaircir les idées, les pays de l’UE ont récemment entamé des négociations devant aboutir à une "boussole stratégique", c’est-à-dire à l’adoption d’un document qui doit identifier les menaces auxquelles l’Europe est confrontée et le rôle que l’Union doit jouer pour y faire face.

Après cinq ans de relations transatlantiques tumultueuses, les États membres de l’UE sauront-ils cette fois-ci se montrer plus concluants?

Les résultats de ces négociations sont attendus pour le premier semestre 2022, sous la présidence française de l’Union. Ce n’est pas la première fois que les membres de l’UE se consacrent à ce genre d’exercice doctrinal. Jusqu’à présent, ils ont obtenu des résultats pour le moins mitigés. Après cinq années de relations transatlantiques tumultueuses, sauront-ils cette fois-ci se montrer plus concluants?

Le problème est que l’équation stratégique que les Européens doivent résoudre reste dépourvue d’une donnée essentielle, qu’ils devront traduire en répondant à une question: comment comptent-ils se positionner vis-à-vis des États-Unis? Ce n’est un mystère pour personne, les Américains n’ont jamais apprécié l’idée que l’Union puisse devenir une entité politico-militaire autonome. Ils voudraient que les Européens se renforcent militairement, certes, mais dans le cadre de l’OTAN, sous leur contrôle, et non dans le cadre de l’UE, sous une direction qui leur échapperait.

Réticences américaines

L’opposition des États-Unis à l’autonomie stratégique européenne ne doit en réalité étonner personne. Depuis la nuit des temps, aucune puissance de ce monde n’a jamais apprécié l’idée qu’une autre puissance puisse émerger à ses côtés, pour autant qu’elle lui soit amie et alliée. Les Européens ne doivent donc pas s’offusquer des réticences américaines.

Si les Européens continuent à attendre le feu vert américain pour avancer, ils resteront plantés là où ils sont depuis désormais plus vingt ans.

Toutefois, ils doivent comprendre que s’ils continuent à attendre leur feu vert pour avancer ils resteront plantés là où ils sont depuis désormais plus vingt ans. Tant qu’ils ne se seront pas accordés préalablement sur la posture qu’ils doivent adopter vis-à-vis des États-Unis, toute dissertation théorique sur les menaces et les orientations stratégiques risque d’être vaine.

Les États membres de l’UE doivent faire un choix: ou ils se résolvent à construire leur autonomie stratégique malgré la volonté de leurs amis américains, ou ils y renoncent et ils arrêtent d’en parler.

Nécessaire intégration politique

La première option ne veut évidemment pas dire que les Européens doivent rompre le lien transatlantique, tant s’en faut.

Le fait que l’autonomie stratégique européenne puisse être compatible avec l’Otan ne veut pas dire automatiquement qu’elle soit compatible avec les intérêts individuels américains, notamment industriels.

Ils doivent au contraire continuer à fournir toutes les assurances nécessaires afin de prouver que l’Europe de la défense n’est pas un projet qui compromet l’OTAN. Mais ils doivent le faire en sachant que cela pourrait ne pas suffire. Le fait que l’autonomie stratégique européenne puisse être compatible avec l’Alliance, en effet, ne veut pas dire automatiquement qu’elle soit compatible avec les intérêts individuels américains, notamment industriels. S’ils veulent passer des paroles aux actes, tôt ou tard les Européens devront accepter l’idée d’avancer sans leur consentement.

S’ils ne sont pas prêts à le faire autant renoncer non seulement au projet d’autonomie stratégique, mais également à l’idée de développer une politique de défense au niveau de l’UE. Car l’Europe de la défense n’a de sens que si elle poursuit un objectif d’autonomie stratégique, ce qui par ricochet présuppose inévitablement une forme d’intégration politique. Sinon, pourquoi vouloir agir dans le cadre de l’Union plutôt que dans celui de l’OTAN?

L’Europe de la défense, l’autonomie stratégique et l’intégration européenne sont indissociables entre eux. Aucun de ces trois objectifs ne peut être poursuivi sans que les deux autres le soient également. Et aucun pays de ce monde n’aidera les Européens à les atteindre, bien au contraire.

Par Federico Santopinto, analyste au GRIP.

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