Faire de la Belgique le Singapour des données

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La Belgique pourrait devenir le Singapour ou le Luxembourg des données. Un lieu où l’on teste de nouveaux concepts à des fins sociétales ou même, parfois, commerciales. C’est une idée qui coûte peu et qui serait pionnière.

Paris. Fin octobre 2019. Une importante conférence sur l’Intelligence Artificielle: "AI and Humanities". Cédric Villani parle: "Les discussions actuelles autour de l’IA ne sont plus techniques mais sociales, philosophiques, éthiques, politiques, psychologiques, humaines".

New York, mi-novembre. Facebook, comme d’autres, s’interroge sur la manière dont ils peuvent améliorer la société qu’ils ont profondément modifiée au cours de la dernière décennie. Ils réfléchissent à comment mettre certaines données à disposition afin de résoudre des questions sociétales. La nature même des questions qui se posent change rapidement. Changer la société grâce aux données et la manière de mettre cela en place deviennent des objectifs essentiels.

Aujourd’hui, vous êtes les seuls à tout savoir

Aujourd’hui, l’État contrôle les données fiscales ou de soins de santé. Des plateformes comme Facebook ou Google répertorient certaines relations, certains achats ou certaines photos. Des entreprises comme Delhaize ou BNP stockent les données d’achat ou de situation bancaire.

Mais vous êtes la seule personne qui peut mettre tout cela ensemble. Vous êtes la seule personne qui comprend vos pulsions, vos émotions, votre histoire, vos envies, vos rêves ou vos besoins. Après-demain, si rien ne change, Google saura tout cela aussi. Mais d’abord, il y aura demain.

Demain, les données personnelles comme des biens publics

Imaginons un autre monde: un monde dans lequel les données ne vous appartiennent plus. Elles appartiennent à tout le monde et à personne. Par contre, vous pouvez les contrôler. Ce distinguo est essentiel car vous restez un peu maître à bord. Pas complètement mais plus qu’aujourd’hui. Les données individuelles deviennent cet animal étrange: créées (souvent) par une infrastructure privée, n’appartenant à personne mais contrôlées par chacun. Ce n’est pas un bien public comme un fleuve mais, comme un fleuve, on peut les utiliser pour produire de l’électricité. L’État peut alors les utiliser aussi pour des objectifs de santé publics ou des questions environnementales

Demain aussi, changer les règles

D’une part, la RGPD (NDLR: le règlement général sur la protection des données de l’Union européenne qui constitue le texte de référence en matière de protection des données à caractère personnel) nous rend tous plus responsables par rapport à nos données personnelles.

D’autre part, la réglementation PSD2 (NDLR: pour Payment Services Directive. Il s’agit d’une directive européenne qui réglemente le marché des paiements au sein de l’UE) a été mise en place par l’Union européenne afin d’obliger le secteur bancaire à ouvrir ses données à des tierces parties. Les banques ont l’obligation de répondre favorablement à toute demande individuelle allant dans ce sens.

Le secteur bancaire est connu pour être l’un des secteurs les plus régulés au monde. S’il est parvenu à s’ouvrir et à créer un écosystème riche de milliers de fintech, n’importe quel autre secteur peut y arriver.
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Cette réglementation a permis, notamment, au secteur de la fintech d’accélérer son développement afin de rendre nos vies personnelles et professionnelles plus simples. Par exemple, il est désormais possible de gérer la comptabilité d’une PME sur son téléphone; ou encore d’optimiser sa fiscalité en recevant des conseils de manière automatique et proactive. Mais pour cela, l’Europe a eu cette idée géniale de créer un espace pour les données financières.

Il est à présent temps d’élargir cette espace à l’ensemble des secteurs économiques: faire un PSD2 pour tous. Le secteur bancaire est connu pour être l’un des secteurs les plus régulés au monde. S’il est parvenu à s’ouvrir et à créer un écosystème riche de milliers de fintech, n’importe quel autre secteur peut y arriver. Cela permettrait de créer de nombreux emplois, des avancées technologiques considérables, une incroyable richesse économique et une indépendance digitale plus forte de l’Europe. Cela forcerait à enfin mettre en place une interopérabilité réelle entre les plateformes digitales.

Après-demain, créer des "data trusts"

Au-delà d’une nouvelle régulation, il sera nécessaire de créer de nouvelles plateformes qu’il faudra inventer. Aujourd’hui, la plupart des plateformes sont largement commerciales: Facebook, LinkedIn, Google et d’autres.

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L’idée que chaque individu dispose de son "portefeuille" personnel de données qu’il pourra alors échanger ou monnayer a fait son chemin mais il devient de plus en plus évident que les données individuelles ont peu de valeur marginale et que seules les données de plus ou moins larges communautés montrent une certaine valeur économique.

De plus, il ne semble pas aussi évident que les citoyens soient intéressés de participer de manière active à un "marché des données". Dans tous les cas, il sera important de développer une forme de gouvernance plus forte autour des données, au-delà du développement nécessaire de plateformes techniques.

L’université d’Oxford et New York University explorent de nouveaux modèles de gouvernance appelés, entre autres, "data trusts". Ils supposent la mise en place d’une organisation ayant pour but de gérer "loyalement" l’accès aux données de ses membres (des entreprises ou des citoyens) et dans un but bien précis. Un peu à l’image des médecins qui se doivent avant tout d’être loyaux vis-à-vis de leurs patients sans avoir d’objectif économique à l’avant-plan.

Ce "but bien précis" peut être le partage et l’agrégation de données afin de lutter, par exemple, contre la solitude des mères célibataires. Cela permet de répondre à un besoin énorme d’informations sur des sujets particuliers tout en évitant d’en demander trop aux entreprises ou aux individus qui disposent déjà de ces informations.

Pour le prochain gouvernement

Pourquoi ne pas faire de la Région Bruxelles-Capitale une « zone franche de données » où l’on teste un « data trust » sur un sujet de santé mentale ou d’environnement
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Le prochain gouvernement peut innover en pilotant ce genre de projet sur une zone ou un sujet particulier. Par exemple, pourquoi ne pas faire de la Région Bruxelles-Capitale une "zone franche de données" où l’on teste un "data trust" sur un sujet de santé mentale ou d’environnement. Les individus ou entreprises pourraient même bénéficier d’une légère réduction d’impôts locaux si des données sont partagées dans ce cadre. Cela permettrait aussi d’accélérer le développement et l’attractivité d’une industrie entière, l’intelligence artificielle, dans notre pays.

La Belgique pourrait devenir le Singapour ou le Luxembourg des données. Un lieu où l’on teste de nouveaux concepts à des fins sociétales ou même, parfois, commerciales. C’est une idée qui coûte peu et qui serait pionnière.

Sinon? Uberiser ses données!

Sinon, et même si le business model n’en est pas encore clair, le secteur privé se chargera de "liquéfier" le marché des données personnelles. Il apparaîtra certainement une plateforme qui permettra à chacun d’uberiser ses données.

À défaut de partager une voiture ou une habitation, chacun pourra partager son actif le plus propre et le plus intime: ses données qui le définissent.

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