interview

Françoise Nyssen "On a trop agité l'idée que l'on pouvait tout attendre du politique…"

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Belge, devenue ministre de la Culture en France à 67 ans, Françoise Nyssen, co-directrice des Éditions Actes Sud, évoque, dans "Plaisir et nécessité", son expérience ministérielle longue de 17 mois et la difficulté d’être femme ou homme politique aujourd’hui, notamment au regard du déferlement des réseaux sociaux.

Interview par
Bernard Roisin

La politique consiste-t-elle aujourd’hui à paraître agir, plutôt qu’agir véritablement?

Souvent, agir n’est pas simple, car il y a des blocages, des résistances et de la méfiance à tous niveaux. L’administration, par exemple, avec ses habitudes et son organisation, peine à se remettre en question.

L’autre résistance tient à la manière dont est posé, en France notamment, le débat démocratique, qui devrait reposer sur la discussion et la dialectique. Mais dès que vous tentez de porter un projet, l’interrogation prend la forme de la défiance permanente. Ce fut le cas à mon sujet que ce soit, à l’égard de mon expérience personnelle, à propos du Pass culture (NDRL: une offre culturelle géo-localisée et créditée de 500 euros pour les jeunes de 18 ans), de la transformation de l’audiovisuel, ou de la loi sur les fake news.

Avancer s’avère en réalité très compliqué. Résultat, à partir d’un certain moment, certains ministres choisissent de ne plus rien faire, pour ne fâcher personne. En ce qui me concerne, cela a débouché sur de la frustration, quand bien même d’aucuns ont considéré qu’il s’agissait de stratégie politique bien pensée.

Quel est l’impact des réseaux sociaux sur la politique aujourd’hui? Se sent-on davantage scruté encore?

Nous sommes sous leur feu en permanence. Qui plus est, sans aucune possibilité d’avoir un vrai débat démocratique. Le mode y est constamment accusateur.

Du coup, ils rendent forcément l’exercice plus difficile…?

©AFP

Sans doute. Il faut en tenir compte et savoir se positionner. Au début de mon mandat, je ne possédais pas de compte Twitter.

J’étais transparente et je plaçais mon agenda à venir sur le site du ministère. Cela me semblait un devoir que d’informer le citoyen sur les actions programmées.

Sur Twitter, ce sont la plupart du temps les raleurs qui s’expriment. Ce média peut certes jouer un rôle d’alerte ou de contre-feu sur certains sujets. Mais c’est tout de même un peu tristounet comme façon de communiquer, je trouve. Sans compter que c’est évidemment chronophage et qu’il y a un danger d’addiction.

Que pensez-vous de la professionnalisation de la politique? Une alternative à cette tendance est-elle possible?

Les ministres doivent-ils nécessairement être issus de la politique ou peuvent-ils être "simplement" porteurs d’une compétence? Dans mon cas, j’ai bien vu que cela posait problème. On m’a reproché en permanence le fait d’être éditeur. Comme si la déontologie était un concept qui n’existe pas chez l’individu…

À côté de ces professionnels formés à l’administration des affaires publiques, je pense à l’ENA notamment en France, il me paraît nécessaire de recruter des personnes issues de la société civile. Et, par la suite, il convient d’œuvrer de concert avec des personnes possédant une parfaite connaissance des institutions.

Ma directrice de cabinet, par exemple, était à la fois énarque, philosophe, fut édile et dirigea l’administration de la création artistique. Son côté multifacettes lui permettait de saisir les différentes sensibilités. Au contraire d’un énarque.

David Van Reybrouck ©Photo News

Emmanuel Macron avait d’ailleurs, à ce sujet, rencontré l’écrivain et historien David Van Reybrouck, lequel lui avait expliqué la nécessité de s’entourer de personnes tirées au sort et issues de la société civile. C’est ce qu’il a fait dans le cadre de cette fameuse assemblée de travail sur les questions écologiques.

De la base vers le sommet, donc, et pas l’inverse?

Je suis contre l’idée du ruissellement. C’est le travail des citoyens qui donnent d’abord et avant tout de la valeur aux choses.

Rétrospectivement, dans votre expérience ministérielle, y a-t-il eu plus de satisfactions que de frustrations?

Les deux. Des frustrations certainement, car, dans mon esprit, je comptais exercer mon mandat jusqu’aux élections européennes, ce qui représentait deux années pleines. Frustration donc de ne pouvoir aller au bout des choses et faire en sorte de rendre la culture accessible, qui était la thématique prioritaire de mon action.

J’ai ainsi la satisfaction d’avoir initié une série de choses et la frustration de ne pas les avoir complètement accomplies.

Comment expliquez-vous le manque d’intérêt vis-à-vis de la politique au regard de votre expérience?

Cela rejoint ma remarque sur les assemblées citoyennes. Il y a trop de distance. Trop d’écart. Si les citoyens étaient confrontés dès le plus jeune âge à la lecture, ils se lanceraient plus facilement, je crois, dans la prise de responsabilités.

Mais pour cela, l’école doit être une école de la confiance et du désir d’apprendre; un lieu pour aller de l’avant, stimuler le désir et l’engagement. On ne peut pas simplement rejeter la faute sur les politiques. Nous sommes tous responsables de notre vie. On a, sans doute, trop agité l’idée que l’on pouvait tout attendre du politique…

Oui mais ceux qui sont à la manœuvre ne seraient-ils quelque peu déconnectés de la vie réelle?

Le Premier ministre français, Edouard Philippe ©AFP

Je ne peux que parler de mon expérience française. L’idée de Macron était au départ précisément de casser cet état de fait. Au bout du compte, il a choisi un premier ministre qui gère la droite et qui est dans la tradition politique classique. Élégant, fin connaisseur, bon juriste, parlant haut et bien. Mais ce n’est pas un homme de terrain, même s’il a été maire du Havre.

Et puis, il ne faut jamais oublier la façon dont on s’entoure. Il est vrai que les conseillers culturels de Matignon ou de l’Élysée à l’époque mon ministère, étaient déconnectés du terrain…

Du coup, pour redonner du souffle à la politique, ne faudrait-il pas plus de femmes, de non-professionnels… voire les deux?

On ne devrait même pas aborder la question. Les femmes représentent la moitié de l’humanité… Comment peut-on imaginer un monde politique qui mettrait en minorité les femmes? C’est absurde.

Je refuse cependant de tomber dans le politique-bashing, au regard notamment de tout ce qui est dit sur les réseaux sociaux. Quoi qu’on en dise, les personnes qui se lancent dans l’aventure politique font preuve de courage.

Je ne suis d’ailleurs pas certaine, rétrospectivement, que j’y serais allé. J’avais d’ailleurs d’abord dit non avec insistance, avant de finalement accepter. À refaire, je ferais mieux, car avec l’expérience on s’aguerrit et on est capable de mieux mener sa barque.

Le pire était-ce d’être femme ou de ne pas avoir fait l’ENA?

©REUTERS

De ne pas avoir fait l’ENA et d’être femme. Le fait aussi de ne pas être de leur sérail et de ne pas être parisienne. Je voulais changer de paradigme et lancer l’opération "Culture près de chez vous". Je ne me suis fait incendier par les Parisiens.

En vous lisant, on se rend compte que l’enseignement en Belgique ne fonctionne pas de la même manière qu’en France…

L’éducation y est beaucoup plus accessible et moins élitiste. Il n’y a pas ce système des grandes écoles versus les universités.

J’ai fait une licence en chimie à l’ULB, pas dans une grande école. En France, l’angoisse se cristallise au niveau de l’examen d’entrée de ces établissements. Et une fois cette épreuve passée, car s’en est une, les étudiants ne travaillent plus et n’apprennent plus…

Plaisir et nécessité, Françoise Nyssen, Éditions Stock, 250 p., 20,50€.

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