carte blanche

Francorchamps, un choix de facilité et de confor(t)misme

Économiste

La capacité d’une région d’attirer l’attention d’investisseurs, de médias, de décideurs politiques et de touristes est un outil difficile à manier. Il ne faut pas se tromper de thématiques, il faut investir dans la durée, il faut proposer ce que d’autres ne proposent pas.

Par Philippe DEFEYT
Economiste

Jeudi 21 mars 2024. Charles Michel, ministre-président wallon, et Stéphane Hazée, ministre de l’Energie et de la Mobilité, inaugurent officiellement trois centrales de mobilité écologique, partagée et autonome. C’est une première en Europe sur une telle échelle. Des équipes de journalistes du monde entier couvrent l’événement.

Les Wallons affichent une fierté méritée, encore stimulée par les compliments (même si exprimés du bout des lèvres…) venant de Flandre. Tout le monde s’y est mis: des entreprises innovatrices (parmi lesquelles beaucoup de start-ups et de PME), des équipes universitaires (beaucoup de jeunes chercheurs enthousiastes), l’administration de la recherche, le TEC et la SNCB, la Commission européenne. Les lieux soigneusement choisis pour engranger une diversité d’expériences: une région rurale enclavée (la botte du Hainaut et la région limitrophe en province de Namur – NB: les provinces auront disparu complètement au 1er janvier 2025), la zone Wavre-Louvain-la-Neuve (oui, bon, le sous-localisme n’a lui pas encore totalement disparu…) et une grande ville, Liège.

©rv

Trois régions, mais une même logique: répondre en priorité aux besoins des travailleurs et étudiants le matin et en fin de journée, à d’autres besoins, dont ceux des personnes en difficulté de mobilité, aux autres moments. Un même fonctionnement aussi: une tarification attrayante, même si modulée en fonction de la plage horaire, et une offre dynamique, facile d’accès, articulée sur les réseaux structurants des chemins de fer et le TEC, suffisantes pour pouvoir renoncer à un véhicule personnel.

Des économistes et sociologues se sont mobilisés pour calculer les coûts et avantages de cette nouvelle mobilité. Sur tous les critères: équité sociale, dynamisme économique et culturel, mise en place d’une économie de services partagés, réduction des émissions polluantes, gains de pouvoir d’achat, durabilité et non délocalisation des emplois, le bilan est positif, largement. D’autres régions, dont la région environnante Spa, seront bientôt couvertes par le même dispositif.

Un fable riche d’enseignements

Stop sur image. Cette inauguration n’aura malheureusement pas lieu. Les interventions publiques nécessaires pour faire aboutir ce projet ont été englouties dans la Grand Prix de Belgique à Francorchamps, au bénéfice d’une multinationale américaine. C’est la décision (mai 2018) du gouvernement Borsus-Gréoli-Jéholet, incapable de s’extirper des bons vieux réflexes wallons. Cette fable, quoique courte, est riche d’enseignements.

Il est évident qu’injecter 8 millions (coût de l’intervention publique wallonne en 2016) dans le Grand Prix de Spa-Francorchamps donne lieu à des retombées économiques. Nier cela serait ridicule. La question n’est pas là. La seule question politique est: où investir autant d’argent pour engranger le meilleur impact possible sur l’avenir de tous les Wallons? Certes, la mise en place d’une mobilité partagée et le maintien du Grand Prix ne sont pas a priori incompatibles. Mais qu’en pense le ministre du Budget du nouveau gouvernement wallon, Jean-Luc Crucke? Va-t-il trouver les moyens pour financer ces deux démarches (et beaucoup d’autres…)?

Le problème n’est pas non plus de savoir si on aime ou pas la Formule 1. La question rarement affrontée explicitement est: quelles sont les activités que doit soutenir le secteur public? Et, le cas échéant, à quelles conditions? Et, franchement, dans un contexte de crise écologique liée au réchauffement climatique, soutenir le Grand Prix est-il une priorité? Mais dans un esprit véritablement libéral, si des firmes privées et des spectateurs choisissent de soutenir ce Grand Prix, pourquoi pas.

Il y a retombées et retombées. Elles peuvent concerner une région entière ou une sous-région uniquement. Elles peuvent augmenter les revenus de certains ou déboucher sur des créations nettes d’emplois. Elles peuvent créer des emplois dans des activités structurantes ou faire vivre des activités de services ou bientôt dépassées par les changements technologiques.

Séminaires vs réceptions

Elles peuvent stimuler des talents locaux ou engraisser des activités facilement délocalisables. En ce qui me concerne, je suis convaincu que, par exemple, des séminaires de haut vol réunissant des chercheurs universitaires et du secteur privé dans des activités d’avenir ou encore des vitrines technologiques réussies ont un impact bien plus solide, durable et structurant sur l’économie wallonne et sur l’image de notre région qu’un Grand Prix, même s’il entraîne également des activités dans son sillage. Oui, certes, tout cela est parfois moins glamour que des réceptions avec les bonzes de la Formule 1, mais c’est bien plus efficace et efficient.

La capacité d’une région d’attirer l’attention d’investisseurs, de médias, de décideurs politiques et de touristes d’autres régions par le soft power (la capacité de convaincre de manière "douce") est un outil difficile à manier. Il ne faut pas se tromper de thématiques, il faut investir dans la durée, il faut proposer ce que d’autres ne proposent pas (ou le faire mieux beaucoup mieux que d’autres).

Une activité liée à une filière – les moteurs fonctionnant aux énergies fossiles – dont on commence à voir la fin, est-ce vraiment le bon cheval sur lequel miser? De toute manière, d’autres pays organisateurs d’un Grand Prix ont plus de moyens que la Wallonie. Par contre, le succès de villes qui ont pu se "placer" à l’international avec des projets originaux et répondant à de vrais besoins montre que la taille n’est pas un obstacle à l’utilisation réussie du soft power.

L’alternance politique n’est pas nécessairement synonyme d’alternative. Il est à cet égard intéressant de constater que le socialiste Renaud Witmeur, patron de la Sogepa, et le libéral Pierre-Yves Jéholet, nouveau ministre wallon de l’Economie, partagent finalement la même vision. S’ils avaient raison, tant mieux, mais ce n’est pas le cas. Si elle le choisit, la Wallonie peut réussir un nouveau pôle de compétitivité, porteur de réussites sociales et économiques

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