interview

Gaspard Koenig "Dans un monde robotisé nous avons besoin de compréhension globale"

Pour Gaspard Koenig, "nous avons toujours besoin de gens qui rappellent la prééminence des libertés individuelles". ©BELGAIMAGE

Normalien, philosophe, Gaspard Koenig est aussi le fondateur du think tank libéral Génération Libre. Il a pris le parti de dépoussiérer la philosophie qu'il confronte avec l'actualité.

Interview par
Philippe Bonnet, à Paris

Pour Gaspard Koenig, "nous avons toujours besoin de gens qui rappellent la prééminence des libertés individuelles". ©BELGAIMAGE

Gaspard Koenig fait partie de cette génération de philosophes qui ont pris le parti de dépoussiérer la philosophie et surtout de la rendre accessible en la confrontant avec l'actualité. Ce qu'il a fait notamment au mois de novembre en publiant chez Larousse " Time to philo " * une recension d'articles diffusée gratuitement chaque jour auprès de 100.000 abonnés. Normalien, agrégé de philosophie, cet ancien membre du cabinet de Christine Lagarde est aussi le fondateur du think tank libéral Génération Libre.

Sur la couverture de votre dernier livre il est mentionné que vous êtes philosophe. Au-de là de l'agrégation qu'est ce qui détermine le philosophe d'aujourd'hui ?
D'abord cela ne consiste pas à deviser dans des colloques interminables sur tel ou tel auteur ou telle ou telle période. Si la philosophie a un sens c'est de continuer à pouvoir interagir avec le réel. Philosophe ce n'est pas qu'une question de diplôme. Il faut s'atteler à la lecture de textes dont les auteurs sont ouverts à tous.

Il y a un classement récent qui a établi que parmi les métiers d'avenir, le premier était mathématicien et le troisième philosophe.
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Pourquoi est-il temps de philosopher ?
Ce que je constate c'est qu'aujourd'hui, les gens qui inventent le monde demain comme dans la Silicon Valley, sont complètement déconnectés de la culture philosophique au sens très large. Dans les autres époques de révolution technologique, tout le monde allait à peu près dans le même sens. Les philosophes, les scientifiques, les créateurs, les inventeurs, discutaient ensemble de ce qu'ils étaient en train de faire. Désormais vous avez d'un côté les philosophes qui s'enferment dans leur univers et de l'autre ceux qui font le monde en étant complètement incultes.
Je remarque par conséquent chez le grand public, un vrai appétit pour la philosophie. Elle est utile. Il y a un classement récent qui a établi que parmi les métiers d'avenir, le premier était mathématicien et le troisième philosophe. Cette matière est de plus en plus demandée, y compris en entreprise. Dans un monde robotisé nous avons besoin de compréhension globale.

Vous êtes à la tête d'un think tank (Génération Libre) qui vise, du moins dans intitulé, à promouvoir les libertés. Diriez-vous que les libertés publiques en Europe suivent une courbe de progression ou de régression ?
Si j'ai monté ce think tank c'est bien parce que je me place dans une tradition philosophique libérale au sens très large du terme laquelle a bientôt trois siècles avec le mouvement des libertariens. Je précise que le débat entre communisme et libéralisme était déjà présent sous Platon.
Nous ne sommes toujours pas plus avancés aujourd'hui qu'il y a 2000 ans. Nous avons toujours besoin de gens qui rappellent la prééminence des libertés individuelles.

Vous-même, en 2018, vous sentez-vous libre ou bien vous êtes vous déjà surpris à policer vos propos ?
J'ai plutôt une parole franche et claire mais j'admets faire un effort conscient pour ne pas tomber dans l'auto-censure. Je ne sais pas si c'est plus fort aujourd'hui qu'avant simplement, ça prend des formes différentes. Ce que l'on appelait les " valeurs morales " par le passé se dénomme aujourd'hui " politiquement correct ". Mais c'est vrai que les réseaux sociaux rendent la question d'autant plus vive. Quand je vais sur une émission avec l'intention de tenir des propos qui peuvent être vus comme très clivants, je ne regarde que trois jours après ce que cela a donné sur les réseaux sociaux. Ce délai permet de ne pas se sentir trop lié par l'avis public.

N'est-ce pas cependant une bonne chose que tout un chacun puisse prendre la parole ?
La chose qui m'ennuie le plus ce n'est pas tellement que ces réseaux existent parce que c'est distrayant. Ces espaces permettent aussi aux libéraux-libertariens d'échanger et de se connaître, de réunir des gens qui étaient très isolés avant.

C'est avec la liberté de répondre, de réfuter, que l'on vient à bout des mauvais arguments.
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Il s'agit là d'un accès à une liberté aussi nouvelle qu'extrême, non ?
Oui mais je trouve ça très bien. Je suis tout à fait contre le mouvement actuel de répression des contenus et de rendre les plateformes en charge de policer leurs contenus. Ce n'est pas du tout leur rôle. Il y a des lois sur la liberté d'expression qui autorisent la contestation.
Lois qui, par ailleurs, sont aussi contestables. Je pense qu'il faut pouvoir dire les choses les plus horribles pour continuer à progresser dans le débat et dans la recherche de la vérité. C'est avec la liberté de répondre, de réfuter, que l'on vient à bout des mauvais arguments.
Un tweet c'est un mode d'expression très léger, très insoumis, pas forcément très recherché et qui peut faire des erreurs. Ce n'est ni le poids d'un article, d'un livre ou d'un débat. C'est un babillage sympathique qui ne remplacera jamais d'autres registres comme la lecture et l'écriture.

Vous rejoignez sûrement, vous le philosophe, le clan des humoristes qui disent qu'il faut absolument rire de tout...
Complètement. Nous avons d'ailleurs publié un rapport sur la liberté d'expression qui contenait une phrase de Djamel Debbouze, lequel disait qu'il fallait laisser parler les imbéciles. Et que c'est précisément comme cela qu'on dégonfle les bêtises parce que l'on peut les tourner en dérision. Cette liberté est grandement mise à l'épreuve. L'expression individuelle ne doit pas être mise sous cloche. Être raisonnable n'a pas de sens en matière de liberté d'expression.

A vous suivre il vaut mieux que Gallimard décide de publier les pamphlets antisémites de Céline plutôt que de ne pas le faire de peur de provoquer l'opinion publique...
Bien sûr, surtout si le livre est accompagné de tout un appareil de notes. Ne pas le faire revient à légitimer ceux qui veulent prendre ces textes au sérieux. Dans la mesure où si c'est interdit cela signifie pour eux que les textes contiennent une valeur de vérité. Si en revanche on les lit et qu'on les tourne en dérision c'est beaucoup plus puissant que l'inverse.

©REUTERS

Dans votre livre vous évoquez Elon Musk et son idée selon laquelle nous n'existerions pas. Du moins dans la réalité que nous percevons. Que vous a inspiré la mise en orbite d'une décapotable Tesla avec un mannequin à bord. Un bel exemple de réalité irréelle, non ?
Pour Elon Musk, c'est la conquête de l'espace qui est réelle plutôt que notre existence paisible sur terre, imprudente, vouée à l'échec et à la destruction. Il est intéressant de voir le retournement de paradigme. C'est la conquête spatiale qui devient au contraire raisonnable.
Au-delà, cette expérience me touche beaucoup. Je la trouve très importante. Cela témoigne de la puissance de création et de remise en question de l'humanité. Je suis émerveillé. Davantage d'ailleurs par la capacité de faire ré-atterrir un engin que par le côté gamin consistant à mettre en orbite d'une voiture.
En France on a eu beaucoup de réactions ironiques à l'égard d'un milliardaire mégalomane. On préférait parler de la neige. Alors qu'avec cette expérience nous sommes en face d'une nouvelle frontière pour tous avec des champs de réflexion complètement nouveaux.

Pour en revenir à la France justement, en tant que libéral vous vous sentez bien avec Emmanuel Macron ?
Il n'est pas du tout libéral. Quand on considère les grands pans de sa politique publique, c'est un présidentialisme assumé avec très peu de contre-pouvoirs. Sur le plan des libertés publiques cela va plutôt dans le sens de la répression. Dans le domaine économique ou de l'organisation du territoire c'est très très jacobin.; très dirigiste dans l'esprit. Nous ne sommes pas du tout au début d'une transformation libérale.
Là où je lui reconnais une vraie inspiration philosophique en revanche c'est sur l'Europe et sa souveraineté.

La dernière phrase de votre livre porte sur la tolérance, valeur cardinale du siècle des Lumières, notamment portée par Voltaire, cela fait partie des qualités du président français ?
On verra par exemple avec sa vision à venir de l'islam et de la laïcité. Et s'il y aura une vraie vision de cohabitation selon les termes de la loi de 1905 sur le principe de laïcité. Et moi qui suis très anti-clérical par formation et par nature, on ne peut bien lutter contre le monothéisme que si l'on a d'abord permis qu'il s'exprime tout à fait.

Sa méfiance à l'égard des médias, sa propension à donner des leçons aux journalistes vous en pensez quoi ?
Je partage son constat sur les journalistes politiques français qui choisissent la forme au fond. Et il y a aussi cette absence de distance entre les deux milieux qui est choquante. Donc mieux séparer les pouvoirs est une chose plutôt saine de la part du président. Le métier de journaliste pourrait ainsi être fait plus sereinement. D'un autre côté, je note une inflexion qui montre un appétit de la presse pour la substance philosophique même, avec une considération accrue pour la parole sérieuse. Ce qui va dans le bon sens.

CV express :

1982 : naissance
2004 : obtient l’agrégation de Philosophie
2007-2009 : devient la " plume " de Christine Lagarde, Ministre de l’Agriculture puis Ministre de l’Economie
2009-2012 : rejoint la BERD, en charge des affaires institutionnelles
2013 : lance le Think tank GenerationLibre
2015 : enseigne à Sciences Po Paris

©Larousse

* Dernier ouvrage : Time to Philo, Notre monde vu par la philosophie ", Gaspard Koenig, Editions Larousse, 220 pages, 14,05 euros.

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