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Geert Noels: "Dix ans après la crise financière, nos banques peinent face à l'innovation"

Économiste Econopolis

Dix ans après la crise fiancière les banques européennes ont beau avoir réduit leur taille, elles font grise mine. La menace qui pèse sur le secteur ne vient pas uniquement de l’intérieur, mais surtout de l’extérieur. A l’horizon de dix ans, les grandes sociétés technologiques pourraient faire partie des plus grands acteurs financiers. Les banques belges feraient bien de se spécialiser ou se transformer en fintechs européennes.

Le début de la crise financière date de plus de dix ans. Les banques européennes ont beau avoir réduit leur taille, elles ont encore du plomb dans l’aile.

Un peu moins de dix ans avant la crise financière, le secteur des télécoms a lui aussi connu " sa " crise: la combinaison de surinvestissements et de surendettement s’est révélée explosive et a fait trembler le secteur. Si nous comparons cet épisode avec la crise bancaire, les similitudes sont frappantes.

Le secteur européen des télécoms ne s’est jamais réellement remis de cette crise. Cela s’explique par le fait que le processus de "destruction créatrice" ne s’est jamais vraiment poursuivi. Les oligopoles ont artificiellement protégé les entreprises, comme le démontrent encore les récentes discussions qui ont eu lieu chez nous. Cette protection apporte de la stabilité à court terme, certes, mais empêche la véritable transformation des sociétés télécoms en sociétés technologiques.

L’impact des crises

Lors de chaque crise en Europe, les autorités publiques sont intervenues en modifiant les règlementations ou en aidant les institutions financières via les banques centrales. Ces mesures ont permis d’atténuer l’impact des crises et laissé croire qu’elles étaient sous contrôle. Mais en fait, cette attitude représente un frein à la véritable innovation et au processus essentiel de "destruction créatrice", qui permet à terme de maintenir toute l’économie en bonne santé.

En 1990, les six premières places du classement des plus grandes banques mondiales étaient occupées par le Japon. En 2000, par les banques américaines, et en 2008, le top du classement était fortement teinté des couleurs européennes. Il est remarquable de constater que chaque éclatement de bulle spéculative va de pair avec l’éclatement d’une autre bulle dans le secteur bancaire.

On peut logiquement penser qu’après le Japon, les États-Unis et l’Europe, la finance chinoise navigue dans des eaux dangereuses.

En 2018, le top bancaire mondial est très chinois. Depuis 2008, les bilans des banques chinoises ont crû de 200%, voire dans certains cas de près de 300%. On peut donc logiquement penser qu’après le Japon, les États-Unis et l’Europe, la finance chinoise navigue dans des eaux dangereuses.

La crise financière de 2008 a germé aux États-Unis, mais en raison de l’énorme croissance des banques européennes, elle a surtout eu un impact sur le vieux continent. Cela devrait inciter nos autorités de contrôle à plus de vigilance. L’émergence des banques chinoises dans le secteur financier présente un risque de contagion important.

Depuis 2008, les banques européennes ont sensiblement réduit leur voilure. Les banques belges ont en grande partie disparu du peloton de tête. Les petits pays ont à nouveau de petites banques, et les grandes nations ont consolidé leur position. L’effet "Champions’ League" joue également un rôle important dans le secteur financier: les grands bénéficient d’un avantage disproportionné, et les règles sont conçues de telle manière que les petits le restent.

Notre obsession envers les banques nous éloigne d’une vision plus large: la menace pour le secteur bancaire ne vient pas uniquement de l’intérieur, mais surtout de l’extérieur.

A l’horizon de dix ans, les grandes sociétés technologiques pourraient faire partie des plus grands acteurs financiers, sans que nous puissions les classer sur base des ratios classiques tels que "total bilantaire" ou "Tier 1". Non seulement Google et Amazon, mais aussi Alibaba et C-Trip représentent de vraies menaces envers la stabilité factice du secteur bancaire européen.

Cherry picking

Les grandes sociétés technologiques sont déjà des géants sur le plan des systèmes de paiement et des transactions financières. Pour ces groupes, il ne reste qu’un petit pas à franchir pour devenir fournisseurs de services financiers classiques comme des crédits ou des assurances. Et elles peuvent faire du "cherry picking" et viser en priorité les niches les plus lucratives. Vu qu’elles ne doivent pas supporter de lourds investissements en personnel et en agences, elles sont à même de proposer des conditions extrêmement concurrentielles. Les consommateurs quitteront leur banque traditionnelle sans vraiment s’en rendre compte.

©Mediafin

Tout comme le secteur des médias, de la vente au détail et des télécommunications, les banques se laissent anesthésier par l’apparence de stabilité apportée par les règles européennes et les anciens oligopoles. À l’image d’un barrage progressivement fragilisé par des infiltrations d’eau, jusqu’à sa rupture brutale, la technologie est en train de miner le secteur financier. Pouvons-nous y remédier?

Sans aucun doute. L’introduction en Bourse de la fintech néerlandaise Adyen devrait inspirer toutes banques européennes, au lieu de les effrayer. Dès son premier jour de cotation, Adyen a été évaluée à 13 milliards d’euros, soit à peine 20% de moins que Deutsche Bank, qui occupe toujours la 15e place au rang mondial, et fait partie du Top 5 des banques européennes.

Combien d’Adyen se cachent dans les banques belges et européennes? C’est la vraie question. Imaginons que nous puissions libérer cet esprit innovant des bunkers que constituent les banques européennes. Imaginons la puissance du secteur européen de la fintech si nous connections des centaines de millions de citoyens à l’aide de technologies européennes, au lieu d’attendre que les Américains et les Chinois nous inondent de leurs solutions.

Attendre l’inévitable

Mais pourquoi les banques belges attendraient-elles une initiative européenne? Nos banques pourraient déployer leurs propres initiatives fintech dans les pays voisins: robots conseillers, paiements, cybersécurité, assurances en ligne, crédits et hypothèques en ligne.

Allons chercher les niches les plus rentables en France, aux Pays-Bas et en Allemagne, et utilisons-les comme base de la réussite européenne, qui servira à son tour de tremplin pour conquérir le monde. Au lieu d’attendre l’inévitable, c’est-à-dire le jour où Amazon ou Alibaba Europe nous inondera, sans même savoir exactement où se situe la Belgique…

Dix ans après la crise financière, le gouvernement ferait bien mieux d’enterrer la taxe bancaire et de taxer les acteurs financiers comme les autres entreprises. À moins que nous voulions éliminer les banques comme le tabac ? Les trouvons-nous nuisibles à ce point et voulons-nous les garder aussi petites que possible ? Supprimons la taxe bancaire et laissons nos banques se transformer, grâce à ces moyens supplémentaires, en fintechs européennes.

Une grande fintech rapporte bien plus sous forme d’impôt des sociétés. Sans oublier qu’elles créeront des milliers d’emplois dits "du futur".

Les banques belges doivent se spécialiser ou se transformer en fintechs européennes.

Au lieu de financer d’onéreuses prépensions et de taxer les banques, repensons notre vision et tournons-nous vers l’avenir pour mieux le construire.

1. Les banques belges doivent se spécialiser ou se transformer en fintechs européennes.

2. Les banques belges pourraient scinder ou combiner leurs activités dans le secteur fintech pour accélérer ce processus.

3. La taxe bancaire est préjudiciable: elle sous-entend que les banques sont nuisibles à l’économie et les empêche d’investir et de se transformer. La taxe bancaire sera coresponsable du prochain "bain de sang social" dont le coût sera bien plus élevé que les revenus de la taxe.

4. Le système financier chinois n’est rien d’autre qu’une bulle de savon. Nous devons absolument éviter qu’il ne contamine les banques européennes.

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