Geert Noels: "Face au tsunami du coronavirus, une partie de l’épargne devra être mobilisée"

Pour les PME, qui représentent la majeure partie des entreprises belges, il y a un grand vide. L’aide arrivera trop tard, et bon nombre de PME pourraient entretemps faire naufrage si elles ne réussissent pas rapidement à renforcer leur capital. ©REUTERS

Aujourd’hui, nous nous trouvons dans la phase trompeusement calme. Bientôt, les entreprises seront touchées par la déferlante et devront renforcer leurs capitaux. Il faut dès lors mobiliser l’épargne.

Au début, on ressent un choc. C’est le tremblement de terre. Ensuite, l’eau se retire, gentiment, innocemment. Ce n’est qu’ensuite qu’une énorme vague déferle sur la côte, surprenant tout le monde. C’est ainsi que se produit un tsunami. Les tsunamis économiques ne sont pas différents. Aujourd’hui, nous nous trouvons dans la phase trompeusement calme. Bientôt, les entreprises seront touchées par la déferlante. Une croissance négative de 10% de PIB, peut-être plus, laissera bien entendu des traces.

Geert Noels

Économiste et cofondateur d’Econopolis

Certaines entreprises – peut-être 20% d’entre elles, voire plus – devront renforcer leurs capitaux (fonds propres). En d’autres termes, elles devront attirer des investisseurs et procéder à une augmentation de capital. Et ce, dès que possible.

Une nouvelle loi Cooreman-De Clercq?

Nombreux sont ceux qui rêvent depuis longtemps d’une nouvelle loi Cooreman-De Clercq (C-DC), qui porte le nom des deux politiciens à l’origine de cette initiative.

Pour rappel, cette loi, introduite en 1982, avait pour objectif d’encourager le capital à risque. Elle comportait deux volets: d’une part elle prévoyait des incitants fiscaux pour encourager l’épargne-pension, et d’autre part elle encourageait les augmentations de capital.

Ce deuxième volet a permis aux entreprises d’attirer des milliards de francs belges de capitaux frais, qui ont ensuite été exonérés de la taxe sur les entreprises pendant dix ans. Une évaluation menée en 1985 par Jozef Pacolet (Institut HIVA, KU Leuven) et Hans Geeroms (BNB) a révélé que cette mesure avait coûté très cher aux pouvoirs publics, et que la majeure partie des objectifs de la loi auraient de toute manière été atteints sans cette loi. Après 1982, la conjoncture internationale a repris et tous les marchés d’actions du globe ont connu un âge d’or, entre autres à cause de la baisse des taux et la stratégie gagnante de Paul Volcker (président de la Réserve fédérale) aux États-Unis.

Je suis donc tout à fait d’accord: la période 1982-1989 fut extraordinaire pour tous les marchés boursiers, après une période difficile. La loi Cooreman-De Clercq s’est par ailleurs révélée fantastique pour quelques grandes entreprises cotées, mais trop chères pour être justifiée.

Des comptes d’épargne qui coûtent cher...

Le volet "épargne-pension" de la loi fut beaucoup plus efficace, et son coût plus limité. L’épargne-pension a apporté de nombreux changements sur le plan de la démocratisation de l’actionnariat et l’intérêt pour les investissements en général.

"Les décideurs politiques doivent cesser d’encourager inutilement l’épargne passive, et convaincre les citoyens que si nous mobilisons tous ensemble notre bas de laine, nous pourrons préserver notre bonne santé économique."
Geert Noels
Économiste et cofondateur d’Econopolis

Malgré tout, les Belges continuent à surpondérer leurs avoirs placés sur les comptes d’épargne. L’avantage fiscal du compte d’épargne qui rapporte moins au Trésor public qu’auparavant à cause des taux bas représente encore plus de 100 millions d’euros par an. Ces comptes d’épargne règlementés coûtent très cher aux banques, à cause du prélèvement à la source au bénéfice du Trésor public. Les banques préféreraient d’ailleurs que les épargnants placent un peu moins d’argent sur leurs comptes d’épargne, et investissent davantage à long terme dans des fonds et des actions.

Nouveaux impôts

Pour notre génération, la crise de 1980-1982 fut la pire que nous ayons connue jusqu’à présent. Ce fut une crise particulièrement profonde, d’un ordre de grandeur plus ou moins comparable à la crise actuelle en termes de dette souveraine, de déficit budgétaire et de malaise général. Mais la grande différence, c’est qu’à l’époque, nous étions convaincus que les entreprises seraient le moteur de la reprise, et que la Belgique devait entamer un mouvement de rattrapage.

Aujourd’hui, l’atmosphère est très négative autour du capital, de l’entrepreneuriat et de la création de valeur ajoutée. La seule plus-value évoquée est celle visée par la taxe éponyme. La levée de nouveaux impôts agirait plutôt comme un frein à la reprise, et par ailleurs, il faut bien entendu d’abord créer des plus-values avant de pouvoir les taxer.

Un grand vide

Les pouvoirs publics ne peuvent inonder d’argent toutes les entreprises et étatiser ainsi davantage l’économie. Il n’y a pas non plus d’espace pour de nouveaux cadeaux fiscaux. Les grandes entreprises doivent commencer par s’adresser à leurs actionnaires actuels, aux détenteurs d’obligations et aux banques. Pour les PME, qui représentent la majeure partie des entreprises belges, il y a un grand vide. L’aide arrivera trop tard, et bon nombre de PME pourraient entretemps faire naufrage si elles ne réussissent pas rapidement à renforcer leur capital.

Les banques ne peuvent pas tout résoudre seules: une partie de l’épargne devra être mobilisée. Pour commencer, les pouvoirs publics devraient supprimer l’avantage fiscal lié aux comptes d’épargne (100 millions d’euros). Ils pourraient par exemple supprimer la taxe sur les dépôts que les banques paient (et qui doit être récupéré chez les clients) afin que ce soit une opération à somme nulle. Les épargnants ne deviendront pas tous instantanément actionnaires. C’est pourquoi il faudra les inspirer et les encourager en se calquant sur des initiatives existantes comme le prêt Win-Win en Flandre et le prêt Coup de pouce en Wallonie.

Il s’agit en fait d’obligations subordonnées, qui ont pour avantage de renforcer le capital (elles sont considérées quasiment comme du capital et connues sous l’appellation "crédit mezzanine"), de ne pas diluer la participation des actionnaires existants et de ne pas obliger l’entrepreneur à céder le contrôle de son entreprise. Ces prêts sont aujourd’hui limités à 50.000 euros par prêteur, et à 200.000 euros par PME en Flandre et 100.000 euros en Wallonie. L’avantage fiscal est limité, mais en cas de faillite, des mécanismes de crédit d’impôt sont prévus pour amortir la perte subie par les prêteurs.

C’est un bon principe, mais compte tenu de l’ampleur de la crise actuelle, les montants devront être augmentés par exemple à 1 million d’euros par entreprise et à 100.000 euros par prêteur, avec un crédit d’impôt plus élevé en cas de défaut de paiement. Un tel système pourrait aider rapidement les PME même si seule une fraction de l’épargne des Belges y est investie, tout en s’appuyant sur un système existant qui a déjà fait ses preuves.

Le plus important, c’est que notre pays envoie le signal qu’il a compris qu’un tsunami était en train de déferler sur nos entreprises, et que les capitaux de nombreuses entreprises allaient rapidement s’épuiser. Pour chaque PME qui ne survivra pas à la crise du coronavirus, ce seront des emplois perdus et un frein à la reprise, sans oublier la perte structurelle de richesse. Les décideurs politiques doivent cesser d’encourager inutilement l’épargne passive, et convaincre les citoyens que si nous mobilisons tous ensemble notre bas de laine, nous pourrons préserver notre bonne santé économique.

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