chronique

Geert Noels: "Sortir de la bulle du coronavirus"

Économiste et cofondateur d’Econopolis

Si notre pays veut sortir renforcé de la crise du Covid-19 et non pas en subir toutes les conséquences économiques, son cockpit devra impérativement sortir de la bulle du coronavirus.

L’impact de la pandémie de coronavirus sur notre vie quotidienne est considérable. Malgré tout, les deux tiers de la population sont économiquement peu touchés par cette crise sanitaire, avec peu ou pas d’impact sur leurs revenus, alors que l’économie connaît son pire recul depuis la dernière Guerre mondiale. Aux États-Unis et en Chine, c’est l’inverse. La crise provoque une "bulle du coronavirus", c’est-à-dire l’illusion que la mise en veilleuse de notre économie n’est peut-être pas une si mauvaise chose, et qu’elle pourrait même durer plus longtemps.

Geert Noels

Économiste et cofondateur d’Econopolis

L’importance de l’impact économique de cette crise ne peut être sous-estimée. La Banque Nationale s’attend pour cette année à une contraction du PIB de près de 10%, mais à une reprise économique d’amplitude comparable l’année prochaine. Une reprise en "V" serait une "happy end" pour ce film d’horreur économique qui se déroule sous nos yeux. Mais, hélas, nous ne connaissons pas encore la fin de l’histoire et beaucoup de choses dépendront du "scénario de réveil" après le lockdown. Les autorités ont immédiatement ouvert tout grand les robinets monétaires, tandis que Francfort passait également en "overdrive". La BCE continue à résoudre tous les problèmes – des banques à l’euro, en passant par le climat – en faisant tourner la planche à billets. Elle crée l’illusion que les choses rentreront dans l’ordre de manière quasi indolore au niveau économique. Entre-temps, on peut badiner à propos du modèle idéal où chaque idéologie présente son scénario de rêve, un mirage où l’argent et la discipline budgétaire n’ont plus aucune importance.

Un problème de moyens? Non, une mauvaise gestion...

Au milieu de cette bulle du coronavirus, le sens des réalités semble avoir disparu. "Cette crise démontre que le rôle des pouvoirs publics est trop limité, que nous avons détruit notre système de soins de santé à coup de réductions budgétaires." Avec un taux de prélèvement de plus de 50% – qui devrait sans doute encore augmenter – il est difficile de mettre ces problèmes sur le dos d’un manque de moyens. Il faut plutôt se tourner vers la façon dont ils sont utilisés. Les dernières études de l’OCDE révèlent par ailleurs que la Belgique dépense plus que la moyenne en soins de santé, et que les dépenses per capita ont également augmenté plus que la moyenne au cours des dernières décennies.

Tandis que le budget national est en déroute et que des entreprises autrefois florissantes se retrouvent soudain à bout de souffle, une partie de la population et du monde politique ne semble pas avoir pris la mesure de l’urgence de la situation économique. Au contraire, certaines voix s’élèvent pour donner un coup de frein à la croissance économique effrénée, pour mettre fin à la mondialisation, ou encore pour clamer que la situation actuelle est positive pour le climat, l’environnement et la santé mentale.

Tandis que le budget national est en déroute et que des entreprises autrefois florissantes se retrouvent soudain à bout de souffle, une partie de la population et du monde politique ne semble pas avoir pris la mesure de l’urgence de la situation économique.
Geert Noels
Économiste et cofondateur d’Econopolis

Ces considérations sont certainement en partie justifiées. Mais dans cette bulle du coronavirus, on a tendance à oublier qu’une baisse de 10% du PIB n’est pas le résultat de cogitations d’économistes insensibles. Une telle implosion de notre économie a un impact important sur la pauvreté, le niveau d’études, les possibilités d’avenir et le bien-être psychologique d’une partie importante de la population. Les récessions font littéralement des victimes. Ce lockdown sauve des vies, certes, mais a aussi un coût, à cause de la mise à l’arrêt de l’économie et du report de soins de santé préventifs, mais néanmoins nécessaires. Nos soins de santé sont loués à juste titre, mais ne pourront atteindre ou maintenir ce niveau élevé que grâce aux progrès économiques – aujourd’hui mis sur la touche – et à la richesse qu’ils créent. Cela fonctionne donc dans les deux sens: l’économie et les soins de santé se renforcent ou s’affaiblissent mutuellement.

Nous vivons les quatre semaines les plus cruciales pour la prospérité de la génération suivante. Toutes les décisions prises aujourd’hui auront un effet de levier considérable sur l’environnement dans lequel les jeunes vivront et travailleront au cours des prochaines décennies. Les pays qui prendront les meilleures décisions dans le mois qui vient – et qui fixeront les bonnes priorités – s’en sortiront mieux que ceux qui échoueront à cause d’une prise de décision trop lente ou lacunaire.

"Empêcheurs de tourner en rond"

La bulle du coronavirus dans laquelle se trouve aujourd’hui la Belgique est assez unique en comparaison avec d’autres pays. Les médias se montrent tout d’un coup fidèles à l’ordre établi et évitent les débats fondamentaux. Les critiques sont considérés comme des "empêcheurs de tourner en rond". Les préoccupations économiques sont secondaires par rapport aux derniers chiffres sur la pandémie. Le réveil sera douloureux lorsque le sentiment qu’ont les citoyens belges que notre pays fait partie des champions dans la gestion de cette crise, sera confronté à la dure réalité qui nous attend en dehors de la bulle.

La Corée du Sud, l’Autriche, la Suède, le Danemark, Singapour, la Chine, les Pays-Bas, l’Australie – et même le Portugal – proposent des idées intéressantes pour la relance de l’économie après la crise. Ces pays doivent eux aussi trouver un équilibre entre les soins de santé et les nécessités économiques. Ils ont par ailleurs réussi à limiter leur taux de mortalité due au coronavirus, à endiguer le recul économique et sont en meilleure voie que la Belgique pour relancer leur économie. On trouve aussi des pays qui s’en sortent moins bien que nous et qui bénéficient d’ailleurs de beaucoup d’attention de la part de nos médias. Comme si nous craignions de nous comparer avec les meilleurs de la classe, et que nous cherchions les cancres pour nous rassurer.

Reprendre la barre cédée aux virologues

Si notre pays veut sortir renforcé de la crise, son cockpit devra sortir de la bulle du coronavirus. La meilleure façon sera sans doute de reprendre la barre qui a été cédée aux virologues, et de s’appuyer sur des équipes multidisciplinaires, en intégrant dans le poste de pilotage ceux qui ne font pas partie des deux tiers de personnes protégées.

Le succès médical de la lutte contre le coronavirus a été déterminé par le maillon le plus faible de notre système de soins de santé, qui s’est avéré être le nombre d’unités de soins intensifs et l’indisponibilité du matériel médical indispensable, comme les kits de test, les masques de protection, les antalgiques et même l’oxygène.

Il serait dangereux de laisser à quelques experts le soin de décider quelles sont les activités et entreprises considérées comme essentielles, stratégiques et viables, et quelles sont celles qui peuvent tomber en faillite ou n’ont pas droit au soutien des pouvoirs publics.
Geert Noels
Économiste et cofondateur d’Econopolis

La réussite de la reprise économique post-coronavirus dépendra notamment de la quantité de tests disponibles, des prises de température corporelle de grands groupes de personnes (transports publics, aéroports, bâtiments, etc.), du recours aux apps permettant de suivre l’évolution des contaminations, de l’usage généralisé de masques, des procédures de mise en quarantaine, et de la protection hermétique des groupes à risque. Dans les pays ayant vaincu la crise, le transport de masse a repris, ainsi que les grands rassemblements.

Les entreprises viables doivent en priorité obtenir des liquidités pour passer le cap du lockdown. Laissons aux pouvoirs publics le soin de définir les conditions à respecter pour la reprise des activités (distanciation sociale, procédures de sécurité, tests et certificats). Il serait dangereux de laisser à quelques experts le soin de décider quelles sont les activités et entreprises considérées comme essentielles, stratégiques et viables, et quelles sont celles qui peuvent tomber en faillite ou n’ont pas droit au soutien des pouvoirs publics.

Il faut laisser à l’économie et à l’esprit d’entreprise le soin de décider. Les crédits proposés en masse par les pouvoirs publics et l’Europe risquent d’être un frein à la concurrence et l’innovation. Les sociétés zombies, les géants et les lobbies ne doivent pas sortir renforcés de la crise comme ce fut le cas après 2008. Sinon, nous nous réveillerons après la crise du coronavirus avec une version de notre économie davantage étatisée et moins dynamique que celle qui prévalait à l’ère pré-corona.

Lire également