Gérer l'inconcevable

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Si le Covid-19 ne peut heureusement pas se comparer à l’épidémie de peste qui a ravagé l’Europe du XIVe siècle, il fera partie de ces épisodes pandémiques qui laisseront une trace dans l’histoire de l’humanité. Quant à savoir si cette pandémie sera de nature à provoquer un changement fondamental de notre modèle économique mondialisé et interconnecté, rien n’est moins sûr.

"Nous sommes en guerre", en guerre contre un ennemi invisible, un adversaire à la force de frappe sous-estimée, un micro-organisme du nom de Covid-19.

Karolien Haese

Avocat et administrateur chez DCH Avocats, chief wealth officer BHCT

C’est certain, en quelques jours le ton de nos dirigeants a changé et les citoyens se sont brusquement vus priver de certaines de leurs libertés fondamentales, dans l’espoir de pouvoir encore contenir la propagation du virus et de ne pas surcharger les hôpitaux dont les capacités d’accueil sont limitées.

Pourquoi avoir attendu jusqu’à maintenant alors que des épidémiologistes de renommée mondiale et de l’OMS ont pourtant multiplié les alertes sur une possible pandémie?

"Nous caractérisons trop souvent la santé comme un coût à maitriser et non un investissement à nourrir" [i].

Une affirmation qui s’applique particulièrement aux pays occidentaux dont les gouvernements agissent dans un cadre juridique & économique complexe, destiné à protéger les principes démocratiques et les libertés individuelles tout en assurant un certain état social.

La conséquence est une perception généralisée de lenteur sinon une incompétence politique à gérer une crise sanitaire de cette importance, avec toute l’efficience que requiert normalement une approche médicale & épidémiologique.

La situation est d’autant plus frustrante pour le corps soignant qui, mieux que quiconque, a la capacité de mesurer les risques sur le terrain et d’anticiper les scénarios à éviter pour ne pas avoir à compter les morts.

Dans cette mesure, il faut comprendre leur réaction de colère, tant à l’égard d’un gouvernement qui ne semble pas vouloir répondre à leurs attentes scientifiques fondées, qu’à l’égard de certains citoyens, dont l’incivisme et le comportement asocial ne peuvent que conduire à condamner d’autres vies.

Le choix de la cohésion sociale

Ceci étant, il serait injuste de critiquer le retard des mesures gouvernementales sans prendre le temps de se mettre à leur place.

Si humainement, aucun doute n’est permis sur le fait que la vie doit primer sur toute autre considération, "le choix politique est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal" [ii].

Aussi, depuis le début de la crise, tous les gouvernements occidentaux se sont interrogés, jour après jour, sur différents scénarios possibles en prenant, au fur et à mesure de l’évolution de la situation, toutes les mesures jugées adéquates pour tenter de conserver l’équilibre délicat entre intérêts socio-économiques, libertés et droits fondamentaux et enjeux vitaux.

Ce n’est que maintenant que le scénario du pire les a rattrapés, qu’ils optent, les uns après les autres, pour l’état d’urgence justifiant de mettre provisoirement de côté nos règles démocratiques et nos libertés pour leur conférer le pouvoir d’adopter toute mesure utile destiné à protéger la vie de leurs citoyens.

Une communication chaotique

Si les critiques à l’égard du gouvernement dans la gestion de cette crise restent nombreuses et les jugements rapides, qui pourrait prétendre, dans la configuration géopolitique et économique actuelle, faire mieux. 

Il faut ainsi balayer les comparaisons faciles avec certains pays asiatiques pour n’en retenir que les leçons.

La culture asiatique est fondée sur le civisme et la confiance en l’état. L’éducation citoyenne fait partie des mentalités.

Par ailleurs, la Chine et la Corée (souvent citées en exemple) sont à la source des lignes de production de matériel médical et de technologie de pointe, si bien qu’à aucun moment ils n’ont eu à craindre une absence de masques, de matériel de protection, de tests ou de surveillance digitale de leurs citoyens. 

Enfin, les règlementations sociales sont sans commune mesure avec les protections accordées aux entreprises et salariés européens. Ordonner la construction d’un hôpital minute, à raison de 14 heures de travail par jour, sans compensation, est tout simplement impensable en Belgique.

Il faut ainsi balayer les comparaisons faciles avec certains pays asiatiques pour n’en retenir que les leçons. La culture asiatique est fondée sur le civisme et la confiance en l’état. L’éducation citoyenne fait partie des mentalités.

Aussi, si adopter un confinement à la chinoise reste indubitablement la meilleure solution sur le plan sanitaire, elle est objectivement peu réaliste pour nos états européens qui ne peuvent faire mieux que de prendre des mesures de confinement limitées et tenter de gérer les stocks et approvisionnement de matériel pour nos soignants.

Le seul regret est sans nul doute le retard pris sur l’Italie. 

Néanmoins, s’il fallait vraiment retenir une critique dans la gestion de cette crise, c’est incontestablement la communication.

Le citoyen n’est-il pas en droit d’attendre, de celui qui représente l’autorité souveraine, une information fiable et accessible, communiquée avec tact?

Faire du Covid-19 une tribune politique personnelle, balancer journalièrement les cas de contaminations et de morts sans réponse crédible quant aux mesures de protection, changer de discours en fonction des besoins et du public, ne plus maitriser ni ses mots ni ses gestes sont autant de facteurs qui ont contribué à semer le doute et la confusion générale.

Pas étonnant que le citoyen s’abreuve d’autres sources se faisant sa propre opinion et se désolidarisant progressivement de ses propres gouvernants.

Dans ce contexte, on ne peut que saluer le leadership dont a su faire preuve Sophie Wilmes, mardi dernier, fédérant le gouvernement autour d’un discours ferme, abordable et responsabilisant. Et elle n’a pas eu besoin de crier à la guerre ni d’annoncer que "20.000 morts seraient un bon résultat" pour resserrer les rangs. 

Un changement de modèle sociétal?

En 1347, lorsque les premiers cas de peste bubonique ont atteint les villes et ports d’Italie du Nord, personne ne pouvait imaginer la vitesse de propagation de la maladie ni les bouleversements qu’elle occasionnerait sur le plan économique et géopolitique.

Dans un premier temps, la vie s’est poursuivie normalement avant que l’Europe ne bascule dans le traumatisme de la mort, traumatisme qui changera fondamentalement son visage social, économique et culturel.

Si le Covid-19 ne peut heureusement pas se comparer à l’épidémie de peste qui a ravagé l’Europe du XIVe siècle, il fera partie de ces épisodes pandémiques qui laisseront une trace dans l’histoire de l’humanité. Quant à savoir si cette pandémie sera de nature à provoquer un changement fondamental de notre modèle économique mondialisé et interconnecté, rien n’est moins sûr.

La mondialisation a conduit à des états plus stables et plus solidaires, des multinationales aux budgets colossaux et une information qui circule en temps réel.

La capacité du système de rebondir est sans comparaison par rapport aux situations passées.

Le Covid-19 a néanmoins le mérite d’avoir mis en lumière certaines faiblesses du modèle existant, dont les concentrations anormales de capacités de production ou de gros capitaux.

Gageons, par conséquent, sur un wake-up call qui, sans rebattre toutes les cartes, corrigera certaines déficiences majeures d’un système qui s’est emballé dans une course à la marge, sur base du seul levier prix.

[i] Tedros Adhanom, Directeur général de l’OMS.

[ii] Nicolas Machiavel, dans le Prince

 

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