Gilets jaunes, ancien et nouveau pouvoir : la démocratie doit devenir bilingue

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Aujourd’hui, les citoyens sont en attente d’écoute. Non pas au coup par coup, certainement pas uniquement au moment où on pense à eux. Mais en continu, en permettant une parole utile quand l’urgence de s’exprimer se fait ressentir.

Par Stephen Boucher
Directeur général de la Fondation EURACTIV

" Je souhaite que partout sur le territoire la décision de concertation puisse être déclinée et que partout sur le territoire, et sur les réseaux sociaux, ce débat puisse se tenir, et que toutes les associations intéressées puissent, y compris localement, y participer ", concédait Emmanuel Macron le 27 novembre après déjà deux semaines de manifestation, en rupture avec la méthode de gouvernement à laquelle il nous avait habitué.

La démocratie représentative du XXIe siècle ne peut plus s’accommoder de pratiques antiques.
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Qui n’a pas le sentiment que la promesse de " grande concertation de terrain " est un peu tardive ? Qui n’a pas été frappé par la différence de style entre une campagne électorale des " marcheurs " censés être très à l’écoute, et une pratique du pouvoir très descendante ? La démocratie représentative du XXIe siècle ne peut plus s’accommoder de pratiques antiques.

Aujourd’hui, les citoyens sont en attente d’écoute. Non pas au coup par coup, certainement pas uniquement au moment où on pense à eux, tel un ami qu’on n’appellerait que lorsqu’on a besoin de lui. Mais en continu, en permettant une parole utile quand l’urgence de s’exprimer se fait ressentir.

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Dans le dernier livre préfacé par Nicolas Hulot avant qu’il ne prenne ses fonctions de ministre, mon Petit manuel de créativité politique – Comment libérer l’audace collective, celui-ci affirmait souhaiter, avec le philosophe Dominique Bourg, que " l’espace politique devienne une “turbine” capable de canaliser ce flux continu d’idées décentralisées et produire “l’électricité” nécessaire au changement ".

L’écoute, pas uniquement en période électorale

Lors de la campagne présidentielle, les " marcheurs " ont bien tendu l’oreille vers le terrain. Mais pour façonner un plan de marketing politique plus qualitatif et innovant que celui de leurs concurrents. L’écoute était réelle, mais instrumentalisée. Et puis, une fois l’objectif atteint et le pouvoir gagné, la pratique est oubliée. Comme pour Barack Obama en 2008, on passe, pour employer les termes du co-fondateur de la plateforme de pétition en ligne Avaaz, Jeremy Heimans, de la mobilisation du " nouveau pouvoir " à la désillusion du retour à une pratique du " vieux pouvoir ".

Le nouveau pouvoir, c’est le flux d’énergies, d’idées et d’aspirations individuelles que personne ne possède.
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Le nouveau pouvoir, c’est le flux d’énergies, d’idées et d’aspirations individuelles que personne ne possède. " L’objectif avec le nouveau pouvoir n’est pas de l’accumuler, mais de le canaliser ", en mode participatif, pour le bien commun, explique Jeremy Heimans. L’ancien, c’est un pouvoir thésaurisé telle une monnaie par un petit groupe, inaccessible, descendant.

Anciennes et nouvelles formes de pouvoir… en même temps

Jeremy Heimans nous invite à devenir " bilingues ", c’est-à-dire à faire co-exister " ancien " et " nouveau " pouvoir, démocratie représentative et institutions traditionnelles avec les nouvelles formes de participation et expression.

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C’est bien ce qu’apprend à ses dépens le gouvernement de M. Macron. Si seulement il avait maintenu des canaux de communication avec les corps intermédiaires et les citoyens avec autant d’application que pendant la campagne électorale, les déboires actuels, à n’en pas douter, auraient pu être évités. Et le sentiment d’incohérence évité.

Trop couteuse, cette inclusion régulière des parties prenantes ? Règne de la dictature populaire ? Voire diktat des émotions, protesteront certains ? Nous savons aujourd’hui comment organiser un dialogue sur des sujets complexes avec les " forces vives " de la nation, comme on les appelait autrefois, et les citoyens.

Regardez en France et autour : Agora Energiewende en Allemagne, une structure qui fait travailler ensemble syndicats, entreprises, consommateurs, environnementalistes et gouvernement pour gérer la transition hors de l’énergie nucléaire ; assemblée citoyenne en Irlande pour préparer un référendum sur le sujet ultra-sensible de l’avortement ; délibérations citoyennes longues au Canada ou en Australie pour préparer des projets de lois complexes ; budgets participatifs et autres dispositifs consultatifs sérieux dans les territoires français...

On en a appris qu’on ne peut pas vouloir « aller le plus vite possible », que le dialogue doit être structurel et non épisodique, et qu’on doit lui consacrer des moyens pour aller chercher les participants.
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Ou encore la cinquantaine d’innovations des députés de la majorité pour " gouverner autrement ", tel " le parlement ouvert " de Matthieu Orphelin, les " questions citoyennes au gouvernement ", ou le " reportage en immersion " auprès des éleveurs pyrénéens de Sandrine Mörch. Ces expérimentations, marginales et peu connues, devraient inspirer l’exécutif.

On en a appris qu’on ne peut pas vouloir " aller le plus vite possible ", que le dialogue doit être structurel et non épisodique, et qu’on doit lui consacrer des moyens pour aller chercher les participants, faciliter des délibérations informées et équilibrées et s’assurer que les apports extérieurs soient traités de manière transparente par l’autorité publique.

Il est grand temps que la démocratie devienne bilingue et plus représentative.

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