interview

Giuliano da Empoli "Nous sommes entrés dans l'ère de la guérilla des idées"

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Italien né en France et avec, derrière lui, un bout d’enfance bruxelloise, l’essayiste Giuliano da Empoli affiche un cœur fièrement européen. Expert en communication politique, fondateur du think tank Volta dont le siège est à Milan, il a aussi été le conseiller de divers représentants au pouvoir, dont l’ancien premier ministre italien, Matteo Renzi. Dans son dernier ouvrage*, il offre une remarquable analyse des populismes européens, des stratégies électorales mises à leur service et de leurs langages mêlant, adroitement, vérité et démagogie.

Interview
Silvia Benedetti,
à Milan

Que faire face à l’apparent délitement de l’idéal européen?

La culture européiste n’est plus dominante aujourd’hui et, bien que, d’une certaine façon, elle incarne encore l’establishment, elle a perdu son hégémonie du passé.

Nous assistons à la consolidation de mouvements politiques qui véhiculent, au contraire, un idéal viscéralement anti-européen. Nous sommes entrés dans l’ère de la guérilla des idées. Et, puisque nous nous sommes libérés du poids représenté par le fait d’incarner la pensée dominante, puisque nous sommes devenus en quelque sorte une minorité, nous sommes désormais appelés à offrir une vision inédite, provocante et combative de notre avenir commun.

Comment?

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Il faut rentrer dans un nouveau cycle de pensée européiste. Je me souviens que, lorsque je travaillais dans l’édition, j’ai reçu le conseil suivant: "Si tu veux vendre un livre, il ne faut surtout pas inclure le mot ‘Europe’dans le titre!" Ce terme représente, en effet, dans l’imaginaire collectif, ennui, bons sentiments et une certaine lassitude…

Aujourd’hui, les circonstances nous offrent une merveilleuse occasion, bien que douloureuse, de réinventer l’idéal européen et de lui insuffler une nouvelle vie.

Les mouvements souverainistes veulent subvertir l’UE en consolidant leur présence au Parlement de Strasbourg. Quels sont les risques liés aux élections européennes de fin mai?

Le risque majeur est la peur, c’est-à-dire la posture irrationnelle du cerf aveuglé devant les phares d’une voiture en pleine nuit. Nous sommes tétanisés. On le voit bien en analysant les décisions politiques prises au niveau européen.

Au cours d’un conseil de guerre, Clausewitz disait que c’est en général la position de celui qui opte pour l’inaction qui prévaut. Il suffit de regarder l’épopée du Brexit. Cette tendance de diluer dans le temps, dans une sorte d’incompréhensible fixité, les décisions et les actions, ne peut que déboucher sur la paralysie.

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L’autre drame de l’Europe est représenté par le couple franco-allemand, un couple fragilisé, souvent en désaccord. Ainsi, même ceux qui veulent faire front commun face à la montée des mouvements populistes semblent souvent incapables de trouver de vrais terrains d’entente.

Quels sont les changements qui ont modifié la communication politique dans nos démocraties occidentales?

N’importe quel représentant politique du passé voulant s’adresser au public, le faisait, jusqu’à très récemment, de façon générale, collective. Il y avait une segmentation très limitée du message politique.

Aujourd’hui, c’est la personnalisation du message qui prime. Foucault disait déjà dans les années 70’que la foule aurait été abolie au profit des individus. Nous y sommes. Grâce à des instruments nouveaux et de plus en plus sophistiqués, les représentants politiques sont aujourd’hui à même de véhiculer des messages qui sont substantiellement individuels.

C’est ce que vous appelez "l’ingénierie du chaos"?

Oui, les nouveaux ingénieurs du chaos transposent dans la sphère politique les algorithmes de Google et Facebook. Avec un seul vrai objectif: provoquer l’engagement. Peu importe par quels moyens, avec quelles ruses, ce qui compte est de rallier les électeurs, les attirer et les garder dans son propre camp.

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Encore une fois, le Brexit fournit un exemple emblématique. Ceux qui œuvraient pour la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE ont exploité la rage des électeurs en segmentant le message qu’ils leur ont adressé. L’UE devait apparaître comme l’ennemi commun mais les raisons de cette haine anti-européenne ont été déclinées de mille façons. Aux chasseurs, on a dit que l’UE protégeait trop les animaux. Aux activistes des droits des animaux, on a expliqué que l’UE ne les protégeait pas assez. Des stratégies diamétralement différentes en vue du même résultat.

Vous avez défini l’Italie comme "la Silicon Valley du populisme"…

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L’Italie offre une extraordinaire anticipation de ce que nous vivons aujourd’hui à l’échelle européenne et, plus généralement, à travers le monde. L’Italie constitue un laboratoire politique très avancé dont le couronnement fut la victoire électorale du Mouvement 5 étoiles. C’est comme si la société Cambridge Analytica, au lieu d’être au service d’un parti politique, prenait directement le pouvoir.

L’Italie, depuis environ 25 ans, a anticipé la rage éprouvée à l’égard des acteurs de la politique traditionnelle. Nous avons ainsi connu la révolution des juges, dans les années 90’, avec l’opération "Mains propres", les velléités séparatistes de la Ligue dans sa première version, l’innovation politique représentée par Silvio Berlusconi etc.

Quelles sont les origines idéologiques des populismes d’aujourd’hui?

Au niveau macroscopique, le populisme naît de la réaction de repli de segments importants de populations qui se sentent menacés par les crises économiques, une concurrence de plus en plus globalisée, le phénomène migratoire et les échecs des stratégies d’intégration. Mais si on étudie plus précisément la question, on se rend compte que les forces politiques qui, par le passé, savaient interpréter et absorber ce mécontentement et ces peurs – notamment les partis d’une certaine gauche – ont perdu leur capacité de capter et de contenir cette rage collective. Or, les psychologues disent que la rage découle d’un narcissisme frustré.

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Aujourd’hui, nous sommes tous tels des adolescents malades de narcissisme. Nous sommes tous obsessionnellement connectés, on a besoin d’apparaître et de plaire, et d’être, sans répit, représentés dans les réseaux sociaux. Nous sommes prisonniers, sans nous en rendre réellement compte, de nos petites chambres digitales. Et les mouvements populistes ont compris – bien mieux que les partis traditionnels – comment assouvir les velléités existentielles de cette génération du selfie, pour laquelle l’événement en soi n’est pas important. Ce qui compte est la représentation de soi dans l’événement.

Le mouvement contestataire des Gilets Jaunes va-t-il ou est-il déjà en train de s’essouffler?

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C’est un match qui est encore à jouer! Il faut voir quelle sera la réaction du mouvement face à la réponse que le président Macron est en train de concevoir. On ne peut pas exclure que les prochaines élections présidentielles en France nous réservent des surprises, et que la version d’un anti-Macron populiste réussisse à occuper les espaces politiques aujourd’hui laissés vides. À cet égard, Marine Le Pen semble avoir gagné à nouveau du terrain. Il faut imaginer, dans le pire scénario, un représentant politique qui sorte de l’extrême droite et qui soit à même "d’attirer les fachos et les fâchés". Un raz-de-marée potentiel…

Dans votre dernier livre, vous dites que nous sommes entrés dans l’ère de la "politique quantique". C’est-à-dire?

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Jusqu’au début du 20ème siècle, on imaginait que l’atome, centre de la vie, était indivisible, qu’on pouvait l’analyser dans ses mouvements, ses trajectoires. Une vision rassurante qui avait son pendant politique dans les démocraties libérales, avec des catégories sociales prédéterminées, des réalités objectives, des critères de jugement plus ou moins partagés.

Aujourd’hui, la "politique quantique" – faite de segments distincts, d’issues imprévisibles, de comportements irrationnels, comme des particules qui muent continuellement et échappent à l’observation des physiciens – semble être dans un état "gazeux", volatil, ineffable. Aujourd’hui les individus revendiquent le droit à avoir leurs opinions mais aussi leurs propres faits, dans une sorte de réalité sans cesse multidimensionnelle et protéiforme.

On parle de plus en plus du "capitalisme de la surveillance", par lequel nous ne sommes que la somme de nos traces digitales. Devons-nous avoir peur des réseaux sociaux?

J’en suis personnellement terrorisé. Au nom du confort, nous sommes en train de renoncer à des bouts entiers de liberté. Or, la liberté comporte une part inéluctable d’insécurité, d’imprévisibilité, de désagréments. Et accepter cet état des choses est le seul antidote efficace pour déjouer cet angoissant algorithme de la surveillance.

Les Ingénieurs du chaos, Éditions JC Lattès, 200 p., 18 €.

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