interview

Hamit Bozarslan: "La Turquie pourrait changer d'alliance pour se rallier à la Russie contre l'Occident"

"Il existe une volonté de la part d’Erdogan d’utiliser au maximum la carte russe pour obtenir des concessions voire une capitulation de la part de l’Occident" ©Antonin Weber / Hans Lucas

Dans sa quête de reconnaissance, la Turquie du président Erdogan tente d’imposer ses positions à l’Otan, à l’ONU et auprès de l’Union européenne, quitte à dérégler le système international. Pour Hamit Bozarslan, historien, spécialiste du Moyen-Orient, de la Turquie et de la question kurde, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, le pouvoir d’Ankara agit comme si la Première guerre mondiale n’avait jamais été achevée. "Le Président Erdogan a une vision extrêmement dichotomique du monde qui place l’Occident comme ennemi", souligne le chercheur.

La Turquie fait pression sur l’OTAN pour imposer ses décisions, notamment en ce qui concerne le nord de la Syrie. Ce pays est-il toujours un allié fiable de l’Alliance atlantique?

Depuis cinq ou six ans, la Turquie poursuit ouvertement une politique de chantage et utilise sa puissance de nuisance comme principale carte dans les relations internationales. Il y a une raison historique à cela. Dans ses discours, le président turc Recep Tayyip Erdogan explique l’histoire du monde comme l’histoire de la guerre du monde contre la Turquie.

Pour lui, la Première guerre mondiale n’avait pas d’autre objectif que la destruction de l’Empire ottoman. Selon lui, l’Occident poursuit de nos jours la même politique avec les mêmes objectifs. Il estime que la Turquie a une mission historique à accomplir qui consiste à dominer son environnement régional. Et que l’Occident entrave cette mission historique par ses agressions mais aussi par l’intrusion des ennemis de l’intérieur et des acteurs locaux.

Vladimir Poutine ©Photo News

De ce point de vue, on a l’impression que le président turc a une vision du monde extrêmement dichotomique qui place l’Occident comme son ennemi. Il y a aussi une raison tactique à ses prises de position fortes. On observe un rapprochement assez spectaculaire de la Turquie d’Erdogan avec la Russie de Vladimir Poutine depuis 2016. On a l’impression qu’il existe une volonté de la part du président turc Recep Tayyip Erdogan d’utiliser au maximum la carte russe pour obtenir des concessions voire une capitulation de la part de l’Occident. Et bien sûr, la Russie de Poutine est absolument ravie de constater la zizanie entre les membres de l’Otan.

Est-ce que l’achat par la Turquie du système anti-missiles russe S-400 est un message envoyé à l’Occident?

Pour moi, c’est plus qu’un message. Il y a la volonté de démontrer que la Turquie pourrait changer d’alliance pour se rallier à la Russie contre l’Occident. Dans quelle mesure cela peut déboucher sur quelque chose de concret? On ne le sait pas. N’oublions pas qu’en Russie aussi, il y a un discours extrêmement anti-occidental. On peut d’ailleurs tout à fait comparer les discours du président Poutine et du président Erdogan à propos de l’Occident.

Les liens économiques entre la Turquie et le bloc européen sont très développés. La Turquie pourrait-elle y renoncer pour des questions idéologiques?

Peut-être pas dans l’immédiat. Si vous suivez la politique turque depuis 2012 ou 2013, vous avez l’impression d’avoir affaire à des cycles de plus en plus courts. La Turquie déclenche une grande crise avec l’Occident, avec l’Amérique, avec l’Allemagne, avec les Pays-Bas. Cette crise produit des effets absolument dévastateurs mais elle est suivie d’un deuxième cycle, que l’on peut appeler le cycle pragmatique, où la diplomatie turque essaye de recoller les morceaux, de négocier, d’amoindrir les effets de la crise. Puis ce moment pragmatique est suivi d’un autre moment de crise.

On a le sentiment que le régime d’Ankara ne pourrait pas survivre sans déclencher continuellement de nouvelles crises.

Erdogan ©Michael Kappeler/dpa

Le président Erdogan estime qu’un pays musulman devrait être représenté au Conseil de sécurité de l’ONU. Qu’en pensez-vous?

Il est évident que le système international est très injuste. Mais ajouter un pays musulman au Conseil de Sécurité parce qu’il est musulman ne résoudra aucun problème. N’oublions pas qu’une bonne partie des problèmes du monde musulman vient de conflits intra-musulmans, et non pas des conflits entre l’Occident et le monde musulman.

Je pense que le monde musulman doit se regarder dans un miroir pour comprendre d’où viennent ses propres guerres, infiniment plus sanglantes que les guerres avec Israël ou avec les Etats-Unis. Il doit ensuite essayer de les surmonter en créant des mécanismes d’arbitrage

Depuis l’été dernier, des milliers de réfugiés sont arrivés sur les côtes grecques, en provenance de Turquie. Et ce malgré l’accord de 2016 selon lequel la Turquie devait stopper le flot de réfugiés. Est-ce qu’Ankara se sert des réfugiés comme arme politique?

N’oublions pas que déjà en 2015, la presse de l’AKP (Parti de la justice et du développement au pouvoir, ndlr) écrivait qu’il fallait inonder l’Europe de réfugiés. Pour cette presse, c’est comme si la Première guerre mondiale n’était pas terminée et que la question des réfugiés en constituait une bataille. Erdogan aussi se comporte comme si son pays était en guerre. Et en guerre, on agit comme à la guerre. Lorsque les autres moyens sont épuisés, il utilise la nuisance comme carte de négociation. Depuis deux mois, il a prononcé six ou sept discours en menaçant d’ouvrir les portes de son pays et de propulser les réfugiés vers l’Europe.

En Turquie, d’anciens alliés du président Erdogan sont sur le point de lancer deux nouveaux partis qui pourraient concurrencer la formation au pouvoir. Le président Erdogan est-il en perte de vitesse à domicile?

Il est à la fois en perte de vitesse à domicile mais aussi la pièce centrale d’un cartel politico-militaire qui ne peut fonctionner qu’avec sa présence.

Pour le reste, on peut effectivement parler d’une perte d’influence. L’AKP est au pouvoir depuis 18 ans, mais le parti n’existe plus en tant que parti. C’est un parti qui n’a d’autre fonction que de rendre un culte à son leader. Dans ce sens, le parti est devenu quelque chose de totalement stérile. Il est devenu le parti d’un homme unique. En conséquence, de nombreux anciens dirigeants de l’AKP sont très mécontents. Le président Erdogan sera au pouvoir jusqu’en 2023. Il n’a pas besoin du parlement pour faire passer l’essentiel de sa politique, car les décrets de lois ont remplacé le mécanisme de loi.

Comparée à plusieurs pays en proie à des mouvements sociaux, la société civile turque paraît particulièrement calme actuellement. Souffre-t-elle d’une fatigue politique et sociale?

Il y a deux processus contradictoires mais qui coexistent. Premièrement, la société civile a été assommée. À partir du mouvement du parc de Gezi en 2013, l’Erdoganisme s’est déployé, au début d’une manière totalement inconsciente, puis d’une manière parfaitement pensée, pour détruire les facultés cognitives de la société. C’est-à-dire pour interdire à la société de se penser dans la durée, dans son histoire, dans son présent et de se projeter dans l’avenir.

Deux exemples: en 2013, si vous critiquiez Fethullah Gülen (prédicateur musulman réfugié aux Etats-Unis, ancien allié de Recep Erdogan, accusé de la tentative de coup d’état de 2016 en Turquie, ndlr) vous alliez en prison. Aujourd’hui, si vous avez le moindre mot tolérant à l’égard de Fethullah Gülen, vous êtes considéré comme terroriste. En 2015, si vous défendiez la Russie, vous étiez l’ennemi de l’état. Aujourd’hui, si vous critiquez la Russie, vous êtes l’ennemi de la nation.

La mémoire collective ne peut pas suivre de tels zigzags. Nous avons au moins 30 crises de ce genre dans le pays, au moins une ou deux par mois voire par semaine.

Drapeau kurde ©AFP

D’un autre côté, il existe énormément d’espaces de résistance dans la société. La révolte de Gezi de 2013 a certes été écrasée, il y a certes une fatigue sociale, mais malgré toutes les répressions, le HDP (Parti démocratique des peuples, rassemblant la gauche pro-kurde) obtient toujours plus de 10% aux élections. L’espace culturel kurde est très vivace. Les gens lisent énormément. Les universitaires qui ont été chassés en masse de leur poste suite au coup d’état manqué essayent de créer de nouvelles plateformes d’expression.

Malgré la répression, il y a trois ou quatre journaux sur internet tout à fait dignes de ce nom. Il y a énormément de gens qui prennent des risques considérables pour maintenir vivaces les facultés cognitives que le régime veut détruire.

Pensez-vous que l’Europe devrait faire plus pour soutenir ces espaces de résistance?

Il y a une lâcheté des démocraties. Les démocraties peuvent capituler devant les anti-démocraties, et considérer que les anti-démocraties relèvent d’autres espaces de civilisation, qu’on ne peut rien y changer. C’est quelque chose que l’on observe au cours de l’histoire. Mais les démocraties ont toujours payé le prix de la lâcheté et de la capitulation. Cela a été le cas dans les années 1920, 1930, 1940.

Je pense que l’Europe doit être infiniment plus ferme par rapport à la Turquie, mais aussi lui dire que tout processus de démocratisation sera le bienvenu. Les lignes rouges doivent être fixées mais l’opposition démocratique doit être beaucoup mieux soutenue. Cela n’a pas été le cas par exemple lorsque des milliers d’enseignants ont été licenciés, ou des juristes arrêtés (dans le cadre de la purge suite à la tentative de coup d’état de 2016, ndlr).

Il faut dire aux responsables turcs que cela ne sera pas toléré, que l’Union européenne soutiendra ces gens-là mais qu’en contrepartie elle soutiendra la Turquie dans un processus éventuel de démocratisation.

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