interview

"Les relations entre les Etats-Unis et l'Europe vont continuer à se distendre" (Hubert Vedrine)

"Si l’on regarde bien, les peuples demandent des choses assez simples. Ils aiment l’Europe, mais ils veulent garder une certaine souveraineté, leur identité, ainsi qu’être en sécurité", analyse Hubert Vedrine. ©Antonin Weber / Hans Lucas

Grande figure politique des années Mitterrand et ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement Jospin, Hubert Vedrine est spécialiste des relations internationales. En 2003, il a créé une société de conseil en stratégie géopolitique et continue de publier de nombreux ouvrages.

La situation au Moyen-Orient est explosive: des attaques en Arabie Saoudite et une tension accrue entre les Etats-Unis et l’Iran. Existe-t-il un risque d’embrasement?

Des fragments du missile qui a causé des dégâts aux infrastructures pétrolières saoudiennes le week-end dernier. ©AFP

Les Etats-Unis veulent punir l’Iran, empêcher l’Iran d’avoir la bombe, se venger de 1979 et briser le régime des ayatollahs. Obama avait une autre approche que les sanctions (inefficaces) ou la guerre: il a obtenu un accord sur le renoncement de l’Iran à l’arme nucléaire. Trump a brisé cet accord de façon irresponsable. Il empêche ainsi les autres signataires de l’appliquer et il favorise, consciemment ou non, les durs à Téhéran. Ceux-ci en profitent pour provoquer. Ils parient que Trump n’osera pas attaquer l’Iran, qu’il ne sera pas réélu et que les Etats-Unis reviendront à l’accord d’Obama. Les uns et les autres jouent un jeu très dangereux. Trump veut asphyxier l’Iran, mais sans faire la guerre (comme l’indique le choix de son nouveau consultant O’Brien) et, a priori, les autres protagonistes non plus. Les Pasdarans veulent provoquer mais pas subir une guerre américaine. Mais il peut y avoir des engrenages qui échappent aux uns et aux autres et donc un affrontement localisé, sans aller pour autant à une guerre générale.

Sur quoi peut déboucher la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine? De quoi est-elle le signe?

D’une bataille pour la suprématie. Globalement, les Occidentaux ont perdu le monopole de la puissance. C’est une chose insupportable pour les Etats-Unis. Pour les Américains, le vrai défi, c’est la Chine. Obama avait commencé, mais discrètement: un grand accord commercial avec tout le monde, sauf avec la Chine.

©AFP

Aujourd’hui, Trump est arrivé avec ses gros sabots et balaye tout. Il n’est pas belliciste, sans doute même pas avec l’Iran. Il veut seulement cogner tous les pays qui ont un excédent commercial sur les Etats-Unis: la Chine, l’Europe, surtout l’Allemagne, et un peu le Japon. Mais avec la Chine, c’est aussi un bras de fer stratégique. Il est impensable pour les Etats-Unis de ne pas rester la première puissance mondiale. Et comme les Chinois affirment qu’en 2049, ils seront redevenus la première puissance mondiale…

En matière commerciale, il peut y avoir des accords, ou des aggravations, momentanées. En matière stratégique, non. C’est la grande question des vingt prochaines années. Les Etats-Unis veulent préserver leur leadership. Trump veut se libérer du multilatéralisme: il n’est pas isolationniste, il est unilatéraliste et égoïste. Par rapport à l’Europe, les relations vont continuer à progressivement se distendre. Il y aura toujours un lien, mais de plus en plus lointain. Ce qui a créé la fusion transatlantique, c’était la menace spécifique sur l’Europe d’Hitler, puis de Staline. Même si un démocrate venait à remporter les élections de 2020, il ne retournerait pas complètement en arrière.

Déjà pour Obama, l’Europe n’était pas centrale ni vitale. Pour les Européens, c’est évidemment compliqué car ils vivent, depuis l’après-guerre et la réussite du plan Marshall et de l’Alliance, dans une dépendance mentale envers les Etats-Unis.

La situation à Hong Kong pourrait-elle obliger la Chine à faire certaines concessions démocratiques?

Pas en Chine en tout cas… Pas avant longtemps. Mais les Chinois pourraient se résigner à ne pas aggraver les pressions Hong Kong s’ils sont certains de pouvoir éviter une propagation en Chine. C’est la raison pour laquelle ils veulent asphyxier et essouffler le mouvement, en s’efforçant de ne pas recourir à la force. Cela dit, la puissance chinoise est pour le moment tellement énorme, tellement impressionnante et entraînante, que le régime survivrait quoi qu’il en soit.

Faut-il entièrement repenser nos relations avec la Russie?

Je pense que oui. C’est absurde de la part des Occidentaux d’avoir avec la Russie des rapports plus stériles et plus méfiants que ceux qu’ils entretenaient avec l’URSS.

L’URSS était beaucoup plus puissante et plus menaçante, plus dangereuse, plus intrusive. Malgré cela, on a réussi à trouver avec elle des points d’entente et à signer des accords de désarmement. Si l’Occident avait fait preuve de moins d’hubris après la fin de l’URSS, si les puissances européennes n’avaient pas si mal géré les rapports avec la Russie pendant les deux premiers mandats de Poutine, nous n’en serions pas là.

Aujourd’hui, c’est dans notre intérêt de bouger. Il faut recréer un processus, un cadre pour une architecture de sécurité avec la Russie, l’arrimer, d’une façon ou d’une autre, à l’Europe. Bien sûr, il se pourrait que les Russes soient peu intéressés, et préfèrent attendre Trump, mais il faut essayer.

En Grande-Bretagne, quelles pourraient être les conséquences politiques d’un "no deal"?

L'ex-Premier ministre britannique, James Cameron. ©AFP

À propos du Brexit, tout le monde donne son avis, mais personne ne sait ce qu’il va se passer, même pas les Anglais… On aurait pu éviter le Brexit. Je pense que les Anglais ont été irresponsables, que Cameron a pris un risque absurde mais aussi que le système européen a été psychorigide. Maintenant, comme tout le monde, je m’attends à d’énormes complications juridiques, commerciales, pratiques, etc. Si la Grande-Bretagne ne s’en sort pas, ce sera l’accélération du déclin britannique, peut-être la fin du Royaume Uni et le départ de l’Écosse… Un pays qui change de catégorie, comme l’Espagne autrefois. Mais, autre hypothèse: si la Grande-Bretagne s’en sort quand même et rebondit, ce serait un sacré problème pour l’Europe. Est-ce que cela pourrait être contagieux? C’est pour ça que certains voudraient que ça se passe très mal pour eux, pour éviter toute contagion. Si la Grande-Bretagne remonte, il faudra que le projet européen ait été considérablement relégitimé d’ici là pour tenir bon!

Le projet européen doit-il être réinventé, notamment, comme certains le préconisent, en partant des régions?

"L’Europe des régions", si ça se réalisait (par effacement des États), c’est l’assurance que les deux cents régions ne décideront plus de rien, n’auront plus d’influence sur rien! On se retrouverait, à l’échelle européenne, dans le même état que la confédération germanique avant Bismarck. C’est la pire des façons de réinventer le projet européen.

Si l’on regarde bien, les peuples demandent des choses assez simples. Ils aiment l’Europe, mais ils veulent garder une certaine souveraineté, leur identité, ainsi qu’être en sécurité. Mais les élites ont jugé qu’il s’agissait là de demandes choquantes, voire fascistes! C’est un réflexe normal de vouloir garder sa souveraineté. Ce n’est pas parce qu’on veut garder un peu d’identité qu’on est un extrémiste!

Des migrants qui arrivent en Espagne. ©EPA

Quant à la sécurité, il y a partout une crainte face à l’immigration de masse. Personne n’est pour une fermeture totale, ni pour l’ouverture totale. Il faut donc surmonter ces contradictions et voir que la réponse est 1) de préserver le droit d’asile, en le recentrant sur les gens en danger, et d’autre part, 2) de gérer sérieusement les flux migratoires, qui ne s’arrêteront pas, en concertation avec les pays de départ et de transit. Nous n’avons pas besoin d’un changement d’architecture ou d’un nouveau traité. Il faut faire avec les institutions que nous avons et répondre au mieux aux demandes populaires justifiées.

La création d’une armée européenne a-t-elle un sens selon vous?

Coopérations accrues, oui. Armée, non. Il faudrait que les pays européens augmentent le budget alloué à la défense. Or, les opinions publiques ne demandent pas çà, mais du social. Après, il faudrait transformer ces budgets en forces combattantes. Il n’y a que la France et l’Angleterre qui ont des armées de ce type. Ailleurs en Europe, ce ne sont que quelques unités…

©AFP

Ensuite, qui commanderait cette armée? Dans le système de l’Otan, c’est un Américain; car les Européens ont demandé aux Américains de prendre toutes les responsabilités. Et enfin, qui donnerait les ordres à cette armée? Le Conseil européen, qui va mettre trois jours pour donner ses instructions, s’il y arrive? Et puis, dans quel but? Si le but est de défendre l’Europe, comme l’Otan l’a fait depuis 1949, il faut des moyens énormes. S’il s’agit d’intervenir à l’extérieur, dans le cadre d’un mandat de l’ONU, c’est possible.

Il faut avancer de façon réaliste. Si les pays européens qui ont une industrie de défense arrivaient déjà à la préserver et avoir en commun des programmes qui marchent, et si les pays européens achetaient de l’armement européen, et non américain, ce serait déjà pas mal. Il n’est pas nécessaire d’ajouter à cela un débat stérile à propos d’une "armée européenne".

Comment expliquer le retard pris par l’Europe par rapport aux autres puissances d’un point de vue technologique?

Il y a en matière industrielle et technologique un risque de marginalisation de l’Europe. Il faut se projeter dans les domaines où nous avons des capacités. Mais c’est surtout une question de mentalité. Pourquoi n’a-t-on pas développé les Gafa en Europe? Ce sont des domaines où une action au niveau européen pourrait se justifier. L’Europe pourrait dire: notre but n’est pas de décider à la place de tout le monde, d’étouffer les pays européens sous les réglementations abusives mais de stimuler le bond en avant technologique.

On le sait: il va falloir "écologiser" l’industrie, l’agriculture, la construction, les transports, etc. L’Europe pourrait permettre à des start-up dans ces domaines de vivre sans faire passer le rouleau compresseur de la réglementation. À partir de ce moment-là, elle pourrait retrouver une légitimité et surtout redevenir attractive. Mais il lui faut des priorités.

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