interview

Ian Bremmer: "Les deux prochaines années ne seront pas belles à voir"

©Bloomberg

Trump devrait bientôt être au pied du mur, personne ne veut du job de Theresa May et la situation en Iran devrait s’aggraver. Ian Bremmer nous livre ses impressions pour l’automne 2018.

Peu de spécialistes connaissent la géopolitique aussi bien que l’Américain Ian Bremmer. Ce professeur de 48 ans qui enseigne à la New York University, a signé une dizaine de livres sur le sujet. Il partage ses analyses avec ses 386.000 fans sur Tweeter et est conseiller en risques géopolitiques via son entreprise Eurasia Group.

Il produit chaque semaine une vidéo qui analyse de manière succincte l’actualité mondiale ("The World in 60 seconds") ainsi qu’un spectacle de marionnettes dans le style du célèbre "Muppet Show" ("Puppet Regime"). Cette année, il a monté sa propre chaîne de télévision – Gzeromedia – parce qu’il n’était pas satisfait de la manière dont les journaux télévisés commentaient l’actualité mondiale — et il fréquente régulièrement le Forum Économique Mondial de Davos. Il est également responsable de l’actualité internationale pour le magazine américain Time. Last but not least, comme s’il n’était pas suffisamment occupé, il écrira désormais une chronique mensuelle pour L’Echo/De Tijd.

World in 60 Seconds - 4 septembre 2018

La vie de Bremmer ressemble à une tornade. Le lendemain de notre rencontre, il devait se rendra en Italie et ensuite à Tokyo. Début octobre, il participera à la rencontre du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale en Indonésie. Et en novembre, il sera à Singapour pour le Bloomberg New Economy Forum, dont il est un membre actif.

L’année dernière, il a rencontré le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre japonais Shinzo Abe. "J’ai aussi discuté à plusieurs reprises avec António Guterres, le secrétaire général de l’ONU et avec Christine Lagarde, directrice générale du FMI. C’est la partie la plus difficile de mon travail: rencontrer autant de personnes que possible. Mais elle est essentielle. On ne peut comprendre le monde qu’en voyageant et en discutant avec les gens sur place. C’est très exigeant sur le plan physique. J’ai du mal à supporter tous ces décalages horaires."

Quelle est votre vision de la politique mondiale cet automne? Quels seront les sujets à l’ordre du jour?

Un: le commerce international et les États-Unis. Deux: les élections parlementaires de mi-mandat aux Etats-Unis. Trois: le Brexit. Quatre: l’Iran. Et cinq: la "wildcard", en d’autres termes, les événements imprévisibles, mais qui finissent par se produire et qui changent fondamentalement la donne.

Durant l’été, l’Union européenne et les États-Unis ont mis leurs différends commerciaux sur "pause". Pouvons-nous conclure que le conflit est résolu?

©REUTERS

Je l’espère, et je pense que c’est en bonne voie. Trump veut prouver qu’il peut être très dur, mais au final, il souhaite également conclure des deals. Je pense qu’après quelques joutes avec les Européens, il ne veut pas nuire à l’économie américaine en instaurant de nouvelles barrières douanières. Il fait face à de nombreux opposants au sein du parti républicain et à la Maison-Blanche suite à ses confrontations avec l’Union européenne.

Et il ne faut pas oublier les discussions dans le cadre de l’Alena, où il a conclu un accord avec le Mexique, mais pas encore avec le Canada. Par ailleurs, je pense que le conflit avec la Chine devrait se prolonger jusqu’en 2019. Tout indique qu’on restera dans un climat de guerre commerciale ouverte. Tout ce que je dis ici doit se comprendre à la lumière de la situation actuelle. L’administration Trump s’est engagée sur une voie qu’elle ne pourra pas suivre à terme.

Que voulez-vous dire?

Nous devons partir du principe qu’en novembre, les démocrates pourraient reconquérir le Congrès américain, dans un contexte jamais vu d’allégations de fraude électorale contre l’entourage du président. Tout indique que ces accusations ne feront que se renforcer, ce qui signifie que Trump se retrouvera sous pression et sera tenté d’exagérer les choses comme manœuvre de diversion. Nous appelons cette stratégie "to wag the dog": la queue agite le chien, pas l’inverse. Les Européens pourraient faire les frais d’une telle situation.

En d’autres termes: Trump sera tellement imprévisible que rien ne peut être exclu.

Dans quelle mesure les élections de mi-mandat pourraient-elles redistribuer les cartes aux Etats-Unis?

Les Républicains vont prendre une raclée, comme c’est systématiquement le cas avec le parti du président. Les démocrates vont reconquérir le Congrès. Le Sénat, où un tiers des sièges seront soumis au vote, restera républicain.

Qu’est-ce que cela changera?

Tout. Cela signifie que le Congrès lancera une commission d’enquête parlementaire contre Trump, convoquera et interrogera des témoins au parlement, et ouvrira le feu à partir de Capitol Hill. Si vous pensez que les deux dernières années ressemblaient à un cirque, vous n’avez encore rien vu!

C’est difficile à imaginer après avoir vu les images des funérailles du sénateur John McCain, mais ces deux partis se haïssent. Ca ne sera pas beau à voir.

Pensez-vous la même chose du Brexit? Cet été, les discussions ont donné l’impression de mener à une impasse.

Soyons clairs: la situation devient difficile. Tout est un problème: la frontière avec l’Irlande du Nord, l’approbation de l’accord par la Chambre des communes et le nouvel accord commercial entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Je n’attends rien du sommet européen sur le Brexit prévu en octobre. Dans le meilleur des cas, nous aurons un accord d’ici la fin de l’année. Si nous avons de la chance. Mais il est fort probable que les parties auront besoin de plus de temps et je ne serais pas étonné qu’elles décident de reporter l’échéance.

Pensez-vous que les conservateurs demanderont la démission de Theresa May avant la finalisation du Brexit?

©EPA

Certainement pas! Personne ne veut sa place. Et avec raison. Bien entendu, les conservateurs lui mettent en permanence des bâtons dans les roues. Mais personne ne briguera son poste avant la fin des négociations sur le Brexit.

Nous en arrivons à votre quatrième point, l’Iran. Pourquoi est-ce tellement important?

Parce qu’il ne s’agit pas de la Corée du Nord où ce n’est pas Trump qui tire les ficelles, mais la Chine. Avec l’Iran, ce sont les États-Unis qui décident. Washington a fait en sorte que plus aucune entreprise, américaine ou étrangère, n’ose traiter avec l’Iran par crainte de ne plus pouvoir faire des affaires aux États-Unis. Cela met une pression énorme sur le système politique en Iran et sur son économie. Les principaux ministres – hélas les meilleurs technocrates économiques du pays – ont été démis de leurs fonctions.

Dans ces circonstances, l’Iran est dangereux. Le pays a une nouvelle fois menacé de fermer le Détroit d’Ormuz, le point de passage obligé des tankers, et de réveiller le conflit au Yémen. Il dispose également des moyens pour relancer le cyber terrorisme. Et cette attitude aura immanquablement un impact sur la Syrie, l’Arabie Saoudite et bien entendu Israël.

Vous ne mentionnez pas la révolte des électeurs en colère – le thème central de votre dernier livre – dans votre top 5. Dans quel pays pensez-vous qu’aura lieu la prochaine révolution?

©AFP

Les élections qui auront lieu en Suède ce week-end joueront un rôle important. Je pense que les partis anti-migration obtiendront des résultats exceptionnels. Ce sera un nouvel indicateur de révolte populaire, en préambule des élections européennes de l’an prochain. Nous constatons également que l’Italie est en conflit avec l’Europe sur la manière dont elle doit mettre de l’ordre dans son budget. Mais il ne s’agit que d’une bataille au sein d’un conflit plus important.

Quel conflit?

D’une part, il y a les politiciens en perte de popularité comme le président français Emmanuel Macron. D’autre part, on voit émerger des personnalités comme le ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini, le chancelier autrichien Sebastian Kurz et le Premier ministre hongrois Victor Orban. C’est là que se situe le véritable conflit. Et cela divise l’Europe.

Avec la politique migratoire comme décor?

En Europe, très certainement. Aux Etats-Unis, il s’agit plutôt de révolte populaire sur le plan de l’économie, de la sécurité et du commerce international.

Devons-nous réellement nous inquiéter de ce conflit sur la politique migratoire?

Le flux de réfugiés est en train de se réduire. La guerre en Syrie tire à sa fin. En Afrique du Nord, les flux migratoires sont sous contrôle. Mais sur le plan politique, l’impact de la migration est encore énorme. Les populistes devraient tirer les marrons du feu. Si nous examinons objectivement la question migratoire, nous devrions davantage nous soucier de l’Amérique du Sud. Quatre millions de Vénézuéliens ont fui leur pays. Et les choses sont loin d’être terminées.

Retrouvez dès la semaine prochaine, dans l’édition week-end de L’Echo, la première chronique mensuelle de Ian Bremmer.

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