Il est temps de renflouer le climat

Une image de la NASA montrant les émissions de carbone générées par les énergies fossiles. ©AFP

Le temps où l'on se cachait derrière de piètres excuses est révolu. Ce qui a été fait pour les banques d'une manière socialement injuste peut être fait pour le climat avec, de surcroît, des répercussions positives pour l'ensemble de la société. C'est bien le manque de volonté politique qui nous empêche de sauver la planète, pas le manque d'argent.

Philippe Lamberts, eurodéputé Ecolo, co-président du groupe des Verts/ALE au Parlement européen
Bas Eickhout, eurodéputé Groenlinks, co-candidat écologiste à la Président de la Commission européenne
Ska Keller, eurodéputée Bündnis 90/Die Grünen, co-candidate écologique à la Présidence de la Commission européenne

Pour les scientifiques, il n'y a pas de doute ; notre biosphère est en danger. Il nous reste peu de temps pour éviter que les conséquences des changements climatiques soient dramatiques et irréversibles. Nous ne pouvons plus nous permettre de reporter à plus tard des mesures à la hauteur de l'enjeu. Elles sont d'ailleurs à notre portée: toutes les connaissances technologiques nécessaires sont disponibles pour surmonter la menace à laquelle nous sommes confrontés. Néanmoins, nous ne voyons presque pas d'annonces de mesures concrètes de la part des gouvernements. Nous entendons tout au plus parler de vagues objectifs à atteindre dans un avenir lointain.

L'argent est là

Le statu quo politique s'explique essentiellement par le coût économique d'une action climatique vigoureuse. C'est un argument insensé car l'argent est là mais ce qui manque, c'est la détermination politique. Si le climat était une banque, elle aurait déjà été renflouée.

©AFP

En octobre 2018, les Nations Unies ont averti le monde des graves conséquences pour notre planète si nous tolérons un réchauffement planétaire de 2°C. Pour être clair, c'est juste 1°C de réchauffement de plus que ce qui s'est déjà produit depuis le début de la Révolution industrielle. Or, nous observons déjà une forte augmentation des sécheresses et d'autres phénomènes météorologiques extrêmes, un déclin important des réserves d'eau douce et du rendement des cultures, une perte presque complète de tous les récifs coralliens (peut-être les écosystèmes les plus riches en biodiversité au monde), une élévation du niveau des mers et une fonte plus rapide de la calotte glaciaire, des risques sérieux de déplacement et de migration, voire de conflits, etc.

Aucune mesure climatique supplémentaire

L'ONU a lancé en octobre dernier son avertissement dans un rapport historique qui condense le travail de milliers de climatologues. Le consensus scientifique est que nous devons réduire considérablement nos émissions de gaz à effet de serre d'ici dix ans afin de maintenir une chance d'éviter un emballement climatique sur lequel nous ne reprendrons pas le contrôle. À notre connaissance, à ce jour, ce rapport n'a débouché sur aucune mesure climatique supplémentaire ou renforcée au sein de l'UE. Après tout... cela impliquerait des coûts économiques importants.

©EPA

Revenons maintenant dix ans avant la publication de ce rapport de l'ONU, en octobre 2008. Dans l'UE, cinq mille milliards d'euros d'argent public ont été rapidement dégagés pour soutenir un système financier hypertrophié et fragile. Pendant des années, les banques ont octroyé d'énormes quantités de prêts immobiliers risqués, qui ont ensuite été mis en tranche et vendus de manière très rentable en tant que produits financiers incompréhensibles pour les investisseurs. Les banques ont fait d'énormes sommes d'argent jusqu'à ce qu'il s'avère qu'une grande partie des prêts sous-jacents ne seraient jamais remboursés. Les banques ont commencé à vaciller, puis certaines à s'effondrer. La crise a frappé l'Europe. Les banques européennes avaient prêté excessivement d'argent dans la mesure où elles ne disposaient pas des fonds en suffisance dans leurs coffres-forts. La situation fut prise avec gravité : notre économie était en péril. En l'espace de quelques jours seulement, les politiciens européens décidèrent de renflouer les banques avec l'argent des contribuables sans imposer de conditions ou de réformes aux banques en contrepartie de ce soutien.

Trop couteux ? Vraiment ?

Revenons maintenant à la crise climatique avec ces éléments de contexte en arrière-fond. Est-il vraiment trop coûteux de protéger l'Humanité ? Jetons un coup d'œil aux chiffres.

©Photo News

Tout d'abord, la Commission européenne a calculé que le montant total des investissements supplémentaires nécessaires pour assurer un mode de vie durable dans l'UE pourrait atteindre 175 à 290 milliards d'euros par an , soit au total 3,2 trillions d'euros d'ici 2030. C'est en fait beaucoup moins que les 5 trillions de fonds de sauvetage approuvés pour les banques au plus fort de la crise financière. Deuxièmement, les fonds nécessaires pour financer le virage économique requis sont là. Pour ne citer qu'un exemple : le remplacement des combustibles fossiles par des sources renouvelables européennes nous permettrait déjà d'économiser 266 milliards d'euros par an (année 2017) en coûts d'importation de cette énergie. Troisièmement, les investissements destinés à lutter contre la crise climatique ne doivent pas être considérés comme de l'"argent perdu". Ces investissements génèrent non seulement des avantages environnementaux et sociétaux, mais aussi un rendement économique qui, à lui seul, couvre probablement une grande partie, sinon la totalité, des coûts. Quatrièmement, on estime que la transition permettra non seulement de remplacer les emplois perdus dans les industries fossiles, mais aussi de créer 2 millions d'emplois supplémentaires , d'améliorer le sort des ménages, leur santé, leur espérance de vie et d'augmenter les recettes fiscales. Enfin, le coût économique de l'inaction est estimé à 190 milliards par an . Bref, l'argent est là.

Piètres excuses

Et dans l'hypothèse où cela ne suffirait pas, nous proposons la mise en place d'un Pacte Finance-Climat par lequel, à l'image de ce qu'elle fit plusieurs années durant avec son programme de rachat de titres financiers, la Banque centrale européenne s'engagerait à garantir les activités d'une banque du climat. Celle-ci fournirait aux États, citoyens et entreprises des prêts à taux zéro pour mettre en œuvre des investissements participant à cette transition vers une économie bas-carbone.

Les plus grands pollueurs devront payer leur juste part et il faudra éviter que les citoyens ordinaires ne soient exagérément mis à contribution.
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De toute évidence, lors de la mise en œuvre des mesures nécessaires à la transformation vers une économie européenne durable, les plus grands pollueurs devront payer leur juste part et il faudra éviter que les citoyens ordinaires ne soient exagérément mis à contribution. En outre, les revenus découlant de la transformation doivent être redistribués au public pour compenser les coûts supplémentaires, en accordant la priorité absolue aux personnes les plus vulnérables. Les responsables politiques qui ont piloté les réponses à la crise bancaire ne se sont pas inquiétés, eux, des aspects distributifs de leurs décisions. Au contraire, l'austérité qui en a résulté a fait porter le fardeau économique du sauvetage des banques sur les moins riches.

Le temps où l'on se cachait derrière de piètres excuses est révolu. Ce qui a été fait pour les banques d'une manière socialement injuste peut être fait pour le climat avec, de surcroît, des répercussions positives pour l'ensemble de la société. C'est bien le manque de volonté politique qui nous empêche de sauver la planète, pas le manque d'argent.

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