chronique

Il faudra bien plus qu'un Alibaba pour créer un écosystème numérique wallon…

La chronique de Jean-Yves Huwart, entrepreneur et auteur.

C’est presque passé inaperçu. La semaine dernière, la Cour des comptes a accusé la Région wallonne de tenir une comptabilité nonchalante. Rien de moins que 3 milliards d’euros (!) d’engagements sont incorrectement enregistrés. Au moins, "la situation s’améliorerait si la Région wallonne disposait au moins d’un système informatique digne de ce nom", s’est indignée la Cour…

Ce dernier exemple l’illustre: la Wallonie reste un cancre dans le domaine digital. De nombreux services publics wallons continuent d’entretenir des technologies datées et peu ergonomique. Les bases de données de l’administration communiquent ainsi toujours peu entre elles. Au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les choses ne vont pas mieux: les écoles francophones sont parmi les bien moins outillées du Nord de l’Europe.

Le chaland wallon achète ainsi beaucoup en ligne… mais auprès de fournisseurs étrangers.

La résistance wallonne au numérique dépasse le secteur public. Amèrement, l’Agence wallonne du numérique constate chaque année le retard des entreprises wallonnes en matière d’automatisation des processus internes ou d’utilisation de l’e-commerce.

Le chaland wallon achète ainsi beaucoup en ligne… mais auprès de fournisseurs étrangers. Aussi, lorsque, depuis Davos, la Première ministre Sophie Wilmes plaide auprès d’Alibaba pour que le géant chinois de l’e-commerce, depuis Bierset, mette sa plate-forme au service des exportations belges vers la Chine, on se dit: vœu pieux. Les acteurs néerlandais et allemands risquent de profiter bien plus de la plate-forme chinoise que leurs homologues belges et plus spécifiquement wallons.

Cette déclaration de la Première ministre montre qu’un grand malentendu persiste toujours sur les éléments qui préludent à l’existence d’un écosystème entrepreneurial numérique.

En Wallonie, les outils ayant fleuri, ces dernières années, tels que la création de programmes d’accélération pour start-ups, la mise sur pied de fonds d’amorçage, le lancement de fonds d’investissement à risque, la multiplication des récits de lancement de start-ups dans la presse, sont des éléments nécessaires. Mais ils ne sont pas suffisants.

Frilosité tenace

À Liège, Charleroi, Mons, Namur ou même Louvain-la-Neuve, il manque plusieurs couches pour que de véritables écosystèmes numériques voient le jour, et stimulent la création de nouveaux emplois de qualité en Wallonie. La première de ces couches est la présence de clients potentiels au niveau local.

La frilosité tenace des acteurs publics et privés wallons en matière d’innovation digitale complique singulièrement les chances des nouveaux entrepreneurs du numériques de trouver un marché de proximité où tester leurs nouveaux produits et services. Ils doivent chercher ailleurs leurs premiers clients et prospects. Aux Pays-Bas, en France, ou, bien sûr, à Bruxelles…

L’autre de ces couches est celle des talents, et notamment les talents étrangers. En Wallonie, aucun des outils locaux de soutien à l’entrepreneuriat ne se spécialise, aujourd’hui, dans quoi que ce soit. En dehors de raisons personnelles, pourquoi un talent étranger dans une niche spécifique irait-il/elle s’installer à Mons ou Liège s’il/elle n’est pas certain de grandir avec d’autres champions dans son domaine?

Pas de clients potentiels, pas d’attractivité en termes de talents… Au final l’équation se termine par une absence réelle d’écosystème.

Si, en 2020, la réussite entrepreneuriale est possible en Wallonie, elle reste le plus souvent isolée. Elle n’est pas portée par un environnement et une dynamique collective visant à innover ensemble de façon efficace.

Le coût du conformisme des acteurs wallons en matière de numérique est ainsi bien plus important que celui lié à la perte d’efficacité individuelle des pouvoirs publics et aux débouchés commerciaux manqués des PME wallonne. Tant qu’une révolution des esprits et des méthodes n’apparaît pas dans toutes les strates de la société wallonne, la Wallonie est condamnée à ne jamais voir naître de dynamique réelle.

Si, en 2020, la réussite entrepreneuriale est possible en Wallonie, elle reste le plus souvent isolée. Elle n’est pas portée par un environnement et une dynamique collective visant à innover ensemble de façon efficace, avec suffisamment d’utilisateurs prêts à s’inscrire dans une proposition nouvelle.

Fabien Pinckaers (Odoo) et Philippe Bolle ©Frédéric Pauwels / HUMA

Odoo, sans doute l’une des seules pépites numériques wallonnes récentes, a émergé à la seule force de ses méninges. Pas à Charleroi, Liège ou Louvain-la-Neuve, mais à Ramillies, depuis une ferme de Hesbaye, loin de toutes les structures d’aide…

Pour la plupart des nouveaux acteurs sérieux, une fois obtenu son chèque de Wing, Noshaq, Sambrinvest ou autre bras de financement semi-public wallon, il vaudra toujours mieux poursuivre sa route à partir de Gand, Paris ou Amsterdam.

Tant que la prise en compte ne sera transversale, systématique et surtout structurelle, la transformation digitale de la Wallonie ne sera pas réelle. Partant, les écosystèmes d’entrepreneuriat numériques ne se déploieront pas. Et les entreprises wallonnes ne rempliront pas les containers numériques d’Alibaba…

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