carte blanche

Il y a 60 ans, le traité Euratom donnait naissance à l'Europe de l'atome

Maître de conférences à l'ULB

Par Samuele Furfari | Maître de conférences à l'ULB*

L’attention se porte ces jours-ci sur la célébration des 60 ans de la signature du traité de Rome. En même temps que ce traité fut également signé le traité de la Communauté européenne de l’Énergie atomique, mieux connu comme traité Euratom. Il est juste de se souvenir aussi de cet anniversaire, même si l’énergie atomique n’est plus unificatrice comme elle l’était alors.

Avec la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950, qui allait conduire à la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca), l’Europe était bien partie avec ce traité qui créait une union de la production du charbon et de l’acier.

Pour progresser dans "la paix et la réconciliation", Paul-Henri Spaak, ministre belge des Affaires étrangères, prépare le terrain, Jan Willem Beyen, son homologue néerlandais, propose une réunion d’étude et Gaetano Martino, l’Italien, suggère de tenir la conférence interministérielle des six États membres de la Ceca dans sa maison à Messina du 1er au 3 juin 1955.

La résolution de Messine va donner le signal de la relance européenne car "ils sont d’avis que celle-ci doit être réalisée d’abord dans le domaine économique". Pour cela, la résolution de Messine précise que "la mise à la disposition des économies européennes d’énergie plus abondante et à meilleur marché" est indispensable pour assurer le futur de la Communauté.

Au-delà de la politique charbonnière, puisque la géologie de la Communauté ne se décrète pas, les négociateurs se rendent à l’évidence: avec le savoir-faire de l’époque, ce n’est pas le pétrole et encore moins le gaz qui peuvent assurer cette énergie abondante et à meilleur marché.

Il faut aborder l’énergie moderne, l’énergie atomique comme on l’appelait à l’époque. "Les six" estiment en effet que le développement de l’énergie atomique à des fins civiles est indispensable pour créer une nouvelle révolution industrielle qui permettra le renforcement de la Communauté. Ils vont demander que soit étudiée la création d’une institution communautaire qui aura pour but le développement civil de l’énergie nucléaire.

Un traité bien né

Signé à Rome, en 1957, en même temps que le traité du Marché commun, le traité Euratom a permis à l’Europe de développer ses compétences et de se doter des moyens nécessaires pour exploiter l’énergie nucléaire à usage civil, en vue d’assurer l’approvisionnement énergétique alors déjà préoccupant. On voit bien que les pères fondateurs de l’UE avaient une vision à long terme.

Ce traité a été si bien conçu que depuis son adoption, et contrairement au traité de Rome, il n’a fait l’objet d’aucune modification lors des différents élargissements de l’UE. Tout y était prévu pour assurer un développement harmonieux, transparent et le contrôle strict de la non-prolifération du matériau fissile, sans oublier son volet R&D, qui permet aussi le projet de fusion Iter. Heureux hasard, la décision prise à Messina en juin 1955 de lancer la filière nucléaire civile devient réalité pour l’UE au moment des chocs pétroliers déclenchés par l’Opep dans les années 1970: le nucléaire arrive à maturité, et facilite la fermeture des centrales électriques fonctionnant au fuel, dont le prix était devenu prohibitif; l’ère nucléaire commence à un moment on ne peut plus opportun. Aujourd’hui, la même préoccupation demeure. Il convient d’assurer la sécurité d’approvisionnement énergétique et, partant, de ne pas écarter a priori ce qui était une bonne idée en 1955 et qui l’est encore. Le nucléaire dans l’UE représente 14% de la demande d’énergie primaire et 28% de la génération d’électricité.

Y réfléchir à deux fois

Cette forte réalité est toutefois aujourd’hui contestée par une partie des faiseurs d’opinion publique. Observons que la Constitution de l’Autriche en interdit l’usage! Alors que l’atome et le charbon ont servi à coaliser les États-membres, ils sont devenus aujourd’hui les parias de l’énergie. Ce qui alors unifiait, aujourd’hui divise.

Il serait peut-être opportun de réfléchir à deux fois avant de poursuivre l’opposition envers cette source d’énergie abondante et bon marché qui se développe fortement dans le reste du monde.

L’entreprise d’état russe Rosatom construit ou prépare plus de 90 réacteurs. De même, China National Nuclear Corporation, l’entreprise d’état chinoise, construit pour elle et même au Royaume-Uni ses réacteurs "Hualong".

Le président Xi Jinping se fait un plaisir de proposer ses réacteurs en Afrique. Quant aux Etats-Unis, ils se sont lancés dans la construction de "Small Modular Reactors" qui, grâce à leur petite taille et leur construction modulaire, vont éliminer les faiblesses liées à la taille des grands réacteurs.

Le nucléaire a son avenir devant lui dans le monde. Après 60 ans, le traité Euratom est toujours en vigueur, le cadre réglementaire et sécuritaire n’a pas pris une ride. Il nous manque la volonté politique pour que nous fassions ce que font les Russes, les Chinois et les Américains. Euratom avait conduit l’UE aux premiers rangs de la filière nucléaire. Nous avons abandonné notre position en pointe. Définitivement?

* L’auteur s’exprime à titre personnel

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