interview

"Il y a pire que la cruauté, et c'est la stupidité"

©AFP

Écrivain prolifique, metteur en scène, Andrea Camilleri, est avant tout un magnifique conteur des passions humaines et ses livres, traduits en dizaines de langues, sont désormais entrés dans la collection "Meridiani", la Pléiade italienne.

Andrea Camilleri est la quintessence de sa Sicile natale. À 92 ans, malgré des décennies passées à Rome, sa voix chantante regorge encore du soleil de la terre qui l’a vu naître. Cet homme à l’air doux, le ton direct et le visage habité par un sourire persistant bien que presque imperceptible, est connu à travers le monde pour être le père du commissaire de police Montalbano. Pour son héros, Camilleri a inventé un langage, le "vigatese", un mélange de Sicilien et d’italien à la musicalité exotique, que ses assidus lecteurs ont appris à connaître, voire à utiliser.

Dans la lumière d’un après-midi d’été romain, le meilleur "employé de l’écriture" que compte aujourd’hui l’Italie égrène les mots et les cigarettes avec le même enthousiasme, et lance sur les choses du monde son regard de vieux sage resté jeune.

"C'est si facile de critiquer! Ce qui est difficile, en politique, c’est de poser des gestes et, surtout, de poser les bons gestes."

La vraie force d’un écrivain est, selon vous, sa "pérenne actualité". C’est-à-dire?
Prenez n’importe quelle tragédie grecque et vous vous rendrez compte que les problématiques qu’elle affronte sont, encore aujourd’hui, intrinsèquement actuelles. On peut changer les noms, les situations, les lieux mais la substance même des problèmes traités par un grand écrivain reste immuable à travers les siècles.

L’humanité évolue, en effet, avec une difficulté et une lenteur extrêmes. Un grand écrivain ne jette donc pas son regard vers les temps qui furent mais s’inscrit dans le présent et, souvent, précède l’avenir.

Pour l’écrivain Andrea Camilleri, la question migratoire est la plus grave problématique que l’Europe doit aujourd’hui affronter. ©BELGAIMAGE

André Malraux, auteur que vous semblez aimer, déclarait que le populisme est une "extase vers le bas". Qu’en pensez-vous?
Le populisme est l’une des choses les plus dangereuses qui soit. Avant tout, par son utilisation d’un langage qui a une forte emprise sur l’auditoire alors que la "haute" politique utilise un verbe plus abstrait et distant. Ensuite, les populismes exploitent des thématiques considérées comme étant de graves problèmes sociaux ou politiques, et proposent des solutions simples, voire simplistes, qui ne tiennent, à aucun moment, compte de leurs effets secondaires.

Le populiste critique par définition, par habitude, par stratégie. Or, c’est si facile de critiquer! Ce qui est difficile, en politique, c’est de poser des gestes et, surtout, de poser les bons gestes. Le populisme est donc un piège: il se présente comme étant la solution des problèmes alors qu’il contribue à leur fatale aggravation.

"Un jour, aux débuts de l’Union européenne, quelqu’un m’a demandé si j’étais heureux de devenir un citoyen européen. J’ai répondu: "je suis heureux de porter un costume coupé par un tailleur européen à condition que mes sous-vêtements restent toujours italiens!"

Vos romans sont superbement ironiques. L’ironie est un antidote contre les maux du monde?
L’ironie est une sorte d’écran qui permet d’observer la réalité de près, avec finesse et acuité. Telle une paire de lunettes de soleil, elle permet de regarder la lumière sans, pour autant, en être aveuglé. Être ironique ne signifie pas dénigrer l’objet observé mais le regarder avec une indispensable distance critique. Sans notre proverbiale ironie, être Siciliens serait probablement insupportable.

Par le passé, certains Siciliens appelaient la Méditerranée "la grande mer africaine", une définition à laquelle les actuelles vagues migratoires donnent une signification renouvelée…
La question migratoire est la plus grave problématique que l’Italie et l’Europe tout entière doivent aujourd’hui affronter. Mais une grande partie de l’Union européenne fait semblant de ne pas le comprendre. L’Europe a fermé la route des Balkans et les migrants ont commencé à arriver massivement en Italie.

Si aujourd’hui on bloquait l’accès aux ports de la péninsule, ces migrants trouveraient d’autres portes d’entrée. J’insiste, ce n’est pas seulement un problème des Italiens – dont les efforts ont été définis comme "héroïques" par le président de la Commission européenne Juncker –, il s’agit d’un problème supranational.

Que les pays européens qui refusent d’accepter leur quota de migrants sortent de l’Union! Sans une solution commune, l’Europe risque d’aller droit dans le mur.

Que faire?
Il faut partir du présupposé fondamental que l’on ne peut pas laisser mourir des gens en mer et permettre que des milliers de personnes renoncent, d’un coup, à la si difficilement conquise dignité humaine.

Je ne suis pas croyant mais laissez-moi évoquer les paroles de Jésus-Christ à l’égard des pharisiens: certains états européens ressemblent aujourd’hui à des "tombeaux blanchis". Il faut que la foi – religieuse, politique – s’adapte à la réalité de la vie. Or, l’Europe de demain s’écrit dans les écoles maternelles de nos villes, où nos petits-enfants apprennent à grandir avec des petits du monde entier. Je pense, notamment, à une école maternelle de Rome où les parents payent volontiers deux fois les frais de scolarité: une fois pour leur enfant, la seconde pour l’enfant d’un couple immigré.

Vous utilisez volontiers l’expression "celui qui vit d’espoir, meurt désespéré"…
J’aime cette formule parce que c’est une exhortation à l’action. Si on ne réagit pas face aux choses de la vie, si on se laisse aller à une éternelle attente inactive… on meurt d’un espoir désespéré. Aux électeurs qui critiquent leurs représentants politiques, à ceux qui espèrent que les choses changent… je dis: "retroussez vos manches, militez, manifestez, et surtout aller voter"!

Vous êtes un grand défenseur des dialectes, des langues autochtones, du "provincialisme". Vos livres en sont-ils un hommage?
Je suis convaincu que plus nous sommes attachés aux traditions de notre terre d’origine, plus nous possédons le sens du monde. Je crois que c’était Dostoïevski qui disait: "Raconte bien ton village et tu auras raconté le monde". Un jour, aux débuts de l’Union européenne, quelqu’un m’a demandé si j’étais heureux de devenir un citoyen européen. J’ai répondu: "je suis heureux de porter un costume coupé par un tailleur européen à condition que mes sous-vêtements restent toujours italiens!"

Pourquoi soutenez-vous que tout acte de violence est un geste de stupidité?
Il y a pire que la cruauté, et c’est la stupidité. Mon commissaire Montalbano se sent vieux, alors qu’il est encore relativement jeune, parce qu’il est épuisé par la bêtise qui l’entoure. Or, comme le disait l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia, un nouveau genre semble proliférer aujourd’hui, celui de l’"imbécile intelligent". Ce genre comprend tous les individus éminemment crétins qui, avec la ruse, réussissent à vous convaincre d’être le contraire.

Vous venez d’une terre, la Sicile, qui est un mélange continu de tragique et d’exaltation. Quels enseignements peut-elle offrir au monde?
Je ne sais pas si elle peut enseigner quelque chose… mais le caractère de ses habitants est certainement unique. La Sicile a subi 13 dominations et, de chacune d’elles, elle a pris le meilleur et le pire. Les Siciliens sont grandioses, indolents, aux mille facettes comme un prisme. Un océan de différences peut séparer deux habitants du même immeuble. Or, leur plus grande force est cette capacité d’adaptation extrême qui leur a permis de résister à leur histoire.

Pourquoi insistez-vous si souvent sur la relation entre la culture et les choix politiques d’un électeur?
Le vote devrait toujours être la somme des connaissances culturelles d’un individu. On ne devrait jamais voter avec le ventre, sous l’influence de l’enthousiasme ou de la colère, ou encore en fonction de la sympathie ou de l’antipathie que nous inspire un candidat, ces dernières ne sont pas des catégories politiques! Il faut voter par conviction et après un long et laborieux processus de réflexion. Et il faut choisir avec le soutien de l’ironie dont je parlais auparavant, cette indispensable "mise à distance" qui nous permet d’appréhender profondément la réalité des choses.

Vos livres célèbrent toujours les plaisirs les plus essentielles de la vie, la beauté des femmes, la bonne cuisine…
Savoir aimer les plaisirs de la vie est un don du ciel. La capacité d’aimer dont nous sommes dotés est extraordinaire. J’ai éperdument aimé mes parents et, enfant, je me demandais si j’aurais pu aimer autant quelqu’un d’autre. Puis est arrivée ma femme, que j’ai épousée il y a 60 ans, et l’amour s’est multiplié.

Or, cette capacité d’aimer n’a cessé de croître au fil des années, avec, par exemple, la naissance de mes filles… J’avais un tel inépuisable capital d’amour pour chacune d’elles que j’aurais pu mettre au monde une dynastie d’enfants! Sans parler de l’amitié, qui est une autre forme d’amour. Comme disait Flaubert, quelle tristesse que de traverser la vie avec un cœur aride!

Vous dites souvent que la "vieillesse n’existe pas"…
La vieillesse est comprise dans le prix du billet de la vie, comme les joies, les trahisons, les illusions, les maladies… Elle est inévitable. Mais si le cerveau reste vigilant et actif, si l’on arrive à garder éveillée notre curiosité et à rester dans le monde, on savoure avec le temps qui passe des plaisirs nouveaux et on acquiert une force vitale qui ne s’estompe pas.

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