interview

Jacques Testart: "Rien ne s'oppose, rien ne résiste au transhumanisme"

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Jacques Testart est le biologiste qui a permis la naissance du premier bébé éprouvette en France, en 1982, avec l’obstétricien René Frydman. Paradoxalement, il a très vite pris ses distances avec les dérives potentielles de la procréation médicalement assistée, en écrivant une trentaine d’ouvrages, dont " De l'éprouvette au bébé spectacle ", " L'Œuf transparent ", " Le Vivant manipulé " et dernièrement " Au péril de l'humain, les promesses suicidaires des transhumanistes " (avec Agnès Rousseau).

Interview
par Johann Harscoët

En tant que "père" français de la fécondation in vitro, votre opposition à la procréation médicalement assistée (PMA) et à la grossesse pour autrui (GPA) a surpris. Qu’est-ce qui a guidé votre évolution?

Il y a deux raisons principales. D’une part, je suis contre l’exploitation du corps d’une femme. Je n’ai jamais vu une femme riche être mère porteuse pour une femme pauvre. C’est une réalité indéniable malgré tous les beaux récits auxquels on veut nous faire croire. Quant à la PMA "pour toutes", elle signale une perte d’autonomie. Dans l’histoire de l’humanité, l’insémination artificielle a toujours existé, sans jamais avoir été considérée comme un acte médical. Elle a été médicalisée pour donner aux médecins l’occasion d’élargir leur pouvoir et leurs revenus mais l’insémination artificielle est un acte d’une grande banalité. Introduire du sperme dans un vagin est possible avec une petite cuillère, une paille, ou n’importe quoi d’autre. Quand l’homme est infertile, un acte médical peut être justifié, mais s’il est fertile, quelques gouttes de sperme dans le vagin peuvent suffire. On se moque de nous en nous faisant croire que c’est un acte médical.

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C’est donc ce mot "médical" qui pose souci?

Au-delà de cette médicalisation, les lesbiennes qui ont recours à la PMA veulent surtout le confort de ne pas avoir à chercher un donneur, car c’est effectivement difficile. En France et en Europe, elles devraient s’inspirer des Américaines, qui, depuis les années 60, se sont organisées entre elles pour trouver des donneurs de sperme. Je ne suis pas du tout contre le mariage homosexuel et l’adoption homoparentale, car beaucoup d’experts estiment que des enfants élevés par des couples d’hommes ou de femmes sont heureux et évoluent très bien. Mais je suis contre la fabrication délibérée d’enfants orphelins de leurs racines qui, un jour, pourraient être amenés à s’interroger sur leurs origines.

En 1982, au moment de la naissance d’Amandine, "Le Meilleur des mondes" d’Aldous Huxley était déjà un ouvrage très connu. Aviez-vous, à cette époque, des cas de conscience, des états d’âme, des doutes sur la pertinence de votre démarche scientifique?

Absolument pas, car le concept de bioéthique n’existait pas encore. Le Comité consultatif national d’éthique n’a été créé qu’après la naissance d’Amandine. À l’époque, les bonnes pratiques médicales suffisaient, on se contentait d’obtenir le consentement éclairé des patients. On était plein de bonne volonté et plein de bonnes intentions. On n’imaginait pas que dans des régimes démocratiques, il pourrait y avoir des abus. On ne débordait pas du cadre biomédical. À l’époque, j’étais salarié comme enseignant-chercheur et mon employeur ignorait la nature de ces activités de recherche et ces expériences, c’était presque clandestin mais sans volonté de cacher.

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Quel a été le déclic, ou le choc, qui vous a fait prendre conscience des dérives potentielles?
Le surdimensionnement de l’écho médiatique. J’avais presque honte, par rapport à mes collègues qui bricolaient sur des drosophiles ou sur des souris et qui faisaient des choses bien plus extraordinaires dont personne ne parlait dans les médias. J’étais vraiment très gêné, et je me suis questionné sur cette agitation médiatique. J’ai compris qu’il y avait des problématiques que personne n’avait vraiment analysées. Plein de techniques existaient depuis très longtemps, comme les préservatifs ou le coït interrompu pour séparer sexualité et procréation. La vraie nouveauté de la fécondation in vitro, c’était qu’il y avait désormais deux naissances: la première dans l’éprouvette, où on voyait l’embryon, où on pouvait le manipuler, le changer de boîte, puis le remettre ou pas dans l’utérus; et puis la deuxième naissance, qui est celle que l’on connaissait déjà. J’ai imaginé très vite qu’on pourrait un jour prendre une cellule de l’embryon, l’analyser génétiquement, et avec plusieurs embryons, faire des sélections. L’insémination avec donneur, plus ancienne, m’a paru très mal délimitée, et vouée à mener droit vers l’eugénisme

Cette révolution scientifique ne s’inscrit-elle pas dans une certaine continuité de l’histoire, darwinienne en l’occurrence?

Dans le darwinisme, il y a en effet une forme de rationalité naturelle, qui fait qu’un individu imparfait est éliminé. Mais le choix n’est pas arbitraire. Dans la médecine, au contraire, on peut avoir recours à des artifices subjectifs, qui peuvent être érigés en règles.

À partir de quand devient-on transhumaniste?

La limite est parfois difficile à définir. Éliminer neuf embryons sur dix, c’est de l’eugénisme, et c’est déjà une forme de transhumanisme. L’eugénisme consiste plutôt à éliminer ce qui ne convient pas, des handicaps, des imperfections, alors que le transhumanisme est une recherche de la supériorité, souvent en ajoutant des "qualités".

Vous avez décrit cela comme "la rencontre des désirs infantiles archaïques et de la technologie…"

C’est infantile, en effet, car tous ces mythes sur lesquels s’appuie le transhumanisme sont des choses que tous les gamins connaissent. Être plus fort que leurs amis, être invincibles, être immortels… Tous les enfants passent par cette phase. Et c’est archaïque car tous les vieux mythes, grecs en particulier, nous montrent des héros qui ont ces qualités que recherche le transhumanisme. Il n’y a aucune nouvelle idéologie, seulement l’utilisation des progrès extraordinaires de la génétique et de l’informatique, depuis quelques décennies, au service de visions prométhéennes de l’humanité.

Le téléphone portable est la première prothèse universelle et permanente. Elle n’est pas encore incorporée au corps, mais Google y travaille. Ça fait partie de la démarche transhumaniste.

Vous avez d’ailleurs appelé à un "nouvel imaginaire". Convoquez-vous, indirectement, de nouvelles forces religieuses?

Peu importe qu’on appelle cela religion, sauf que dans ce nouvel imaginaire, il n’y aurait pas de dieu, ni de culte. Mais c’est vrai que dans le transhumanisme, qui est une forme de religion, il n’y a pas de dieu non plus, sauf le progrès technique. Pour les générations futures, il faudra croire à quelque chose de nouveau, de plus simple, qui tiendra compte, par ailleurs, des menaces fortes liées à l’environnement, au changement climatique, à la perte de biodiversité. Il faudra créer de nouvelles raisons d’être au monde, dans la convivialité, l’empathie, la frugalité.

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À condition de contrôler les risques induits par l’explosion de la puissance technologique…

Je ne suis pas naïf, et je sais qu’il n’est pas possible d’empêcher la progression des technologies. Il y a une fascination pour la technologie, surtout chez les jeunes. Pour leurs enfants, ce sera sûrement encore pire. Par exemple, le téléphone portable est la première prothèse universelle et permanente. Elle n’est pas encore incorporée au corps, mais Google y travaille. Ça fait partie de la démarche transhumaniste. On ne pourra pas interdire, tout comme d’autres gadgets connectés ou des nanorobots. On verra toujours le côté nouveau et merveilleux à court terme, sans peser les conséquences. C’est un nouveau roman qu’il faut inventer car rien ne s’oppose, rien ne résiste au transhumanisme, étant donné "la mort de dieu" et le recul des idéologies politiques fortes. L’histoire a souvent prouvé que les humains avaient besoin de foncer dans le mur pour prendre conscience de leurs erreurs. Cette fois le choc peut être fatal.

Vous employez souvent le terme "eugénisme" pour qualifier cette course inquiétante aux pouvoirs surhumains et à une forme de pureté…

Je l’utilise justement pour montrer que la situation est grave. Le mot eugénisme est à double tranchant, car personne n’accepte d’être comparé à un Hitlérien. Mais il faut savoir que l’eugénisme n’est pas une invention nazie. Cela a existé en pratique dans toutes les civilisations anciennes, et il a été théorisé par le cousin de Darwin, Francis Galton, dans les années 1880. Tous les scientifiques étaient eugénistes à cette époque, et avaient l’espoir d’améliorer l’humanité. C’était déjà en soi une idéologie transhumaniste mais privée des moyens scientifiques et techniques nécessaires.

Vous opposez l’humain à la machine. Mais l’humain, au-delà de son corps biologique, est également parcouru d’électricité en permanence. Comment le différencier d’une machine?

L’humain serait une machine si on était capable d’en démonter tous les rouages, de les recopier, puis de les remonter. On ne peut pas faire une chose pareille avec le vivant, y compris s’il s’agit d’une simple mouche, qui est beaucoup plus complexe que n’importe quelle machine. D’ailleurs, je n’accepte pas l’expression "intelligence artificielle". L’intelligence est forcément naturelle. Ce qu’on appelle intelligence artificielle ne saisit que la partie logique de l’intelligence. Pour ce qui est de l’inventivité, de l’intuition, de la réactivité, de l’affectivité, de l’émotion, de tout ce qui est indispensable au comportement de n’importe quel animal et de l’homme, la machine est complètement impuissante.

©Seuil

Au péril de l’humain. Les promesses suicidaires des transhumanistes, par Jacques Testart et Agnès Rousseaux, Seuil, 272 pages, 21 euros.

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