interview

Jean-Claude Kaufmann "De merveilleux principes peuvent aujourd'hui engendrer des monstres"

©Dieter Telemans

Dans son dernier livre *, le sociologue Jean-Claude Kaufmann dresse, à l’aune des élections, un tableau crépusculaire de nos vieilles démocraties européennes, en proie à la montée des populismes et témoins d’un repli identitaire. Sociologue, ancien directeur de recherche du CNRS, auteur de nombreux ouvrages et enquêtes sur l’individu et ses identités, Kaufmann dénonce les dérives de notre "hyperdémocratie", société dans laquelle gronde la colère des laissés-pour-compte, des déçus d’Europe et pointe le spectre d’une démocratie de plus en plus sécuritaire, où l’individu, paradoxalement confronté à une infinité de possibilités, se rétracte et préfère se tourner vers des choix simplistes face à une réalité de plus en plus complexe.

Interview par
Bernard Roisin

Vous dites que la politique est devenue émotionnelle, favorisant ainsi l’essor du populisme…

Oui, des phénomènes très étonnants apparaissent comme en Ukraine, où ce comédien qui jouait le rôle d’un candidat qui se fait élire dans une série, se voit effectivement élire dans la réalité. Jusqu’il y a quelques générations existait un cadre de pensée qui se transmettait: des familles de gauche ou de droite, des cultures politiques installées dans des systèmes d’habitude qui se transmettaient. Aujourd’hui, nos décisions sont de plus en plus instantanées et se jouent sur des détails. On observe une identification de l’électeur à des images; ils sont emportés par des émotions.

En Belgique, mais ailleurs également, des personnalités connues du public dans un autre domaine que la politique, des journalistes par exemple, se présentent aux élections. C’est aussi le toujours plus d’images?

Cette tendance à la personnification voire à l’identification à la personnalité se manifeste notamment sous forme de reportages sur la vie personnelle ou familiale des candidats aux élections. Progressivement, l’électeur va s’en référer à lui-même: le candidat idéal sera une sorte de clone, de double; quelqu’un qui l’impressionne, l’intéresse au regard de tel ou tel détail de sa personne. Et le rejet du système se développe ensuite, puisque l’électeur ne dénichera jamais le candidat qui lui convient parfaitement.

Ce que l’on observe aujourd’hui n’est-il pas le résultat d’un phénomène initié il y a longtemps?

Bien sûr. Nous sommes issus d’une société où l’individu se voyait cadré et porté par des institutions, qui lui définissaient une morale, un cadre de vie, une vérité. Aujourd’hui, l’hyper-démocratie, lui offre la possibilité de se définir et de faire lui-même son choix. C’est à la fois un espace de liberté et de responsabilité extraordinaire, mais également une charge extrêmement lourde. Cette notion de charge mentale, cette fatigue d’être soi est au cœur de notre mode sociétal. L’individu tente donc de simplifier tout ce qui est possible, et par là a des idées un peu rapides, changeantes, des emportements. Les populistes, notamment sur internet, tentent de capter et d’organiser ces flux émotionnels.

D’où une simplification à outrance également du discours politique…

Le système économique et social est d’une complexité toujours accrue, et demande des expertises pointues. Si le discours politique veut pénétrer la réalité des choses, il devient très vite très ennuyeux pour l’auditoire. Désormais, ce discours est constitué d’un joyeux mélange entre des fragments de démonstration d’expertise et puis la petite phrase, l’image qui va, elle, séduire, emporter l’émotion ou faire rire.

Le désintérêt des électeurs pour le scrutin européen est à nouveau manifeste. Comment l’expliquer?

Cette situation est très triste mais découle de cette absence de chair de cette Europe. On ne parvient pas à dépasser le niveau technocratique et les discours d’expertise. Il n’y pas de moment symbolique ou émotionnel. Les citoyens ne demandent qu’à rêver un peu. Et dans le cas de ces élections, ceux qui se déplacent le font par devoir, pas par enthousiasme.

La population vieillissante en Europe est-elle de nature à favoriser le populisme?

Oui, mais le populisme se révèle de plus en plus changeant. À mesure que l’Europe vieillit, on observe la montée d’un populisme conservateur via la réémergence de valeurs traditionalistes. Mais le populisme pourrait aussi trouver un autre terreau dans l’expression de la jeunesse. Chez certains écologistes ou défenseurs du bien-être animal, il peut y avoir des dérapages, des enfermements dans des dogmatismes violents.

©AFP

Les algorithmes, et donc les chiffres permettent cette simplification que recherchent les citoyens. Croit-on désormais au chiffre comme on croit en religion?

Oui. D’ailleurs, je le vis tous les jours au travers des demandes d’interview. On me contacte parce qu’un chiffre est tombé: un seul, pas l’ensemble. C’est ce qui fait preuve. Face à la complexité de la société, de l’être humain, est née la nécessité de simplifier: mais en simplifiant, on trahit systématiquement la réalité comme dans le cas du quotient intellectuel, par exemple. L’intelligence se révèle multiple et prend des formes toujours plus nombreuses. Face à cette complexité de plus en plus grande, on définit une mesure, un chiffre qui permet de gérer les problématiques de manière beaucoup plus simple. Ces chiffres peuvent être introduits dans des équations, puis dans des algorithmes qui s’autorégulent de plus en plus. Dans le domaine de l’économie et de la finance, c’est manifeste, mais ce n’est pas le seul domaine: on se simplifie la vie en se dépossédant de plus en plus. Tous ces petits appareils qui nous simplifient la vie et dont nous sommes demandeurs, constituent une autre manière de restreindre l’espace d’exercice de la citoyenneté aujourd’hui.

©EPA

L’algorithme serait-il le nouveau Dieu dont l’homme a toujours besoin?

Oui. Mais un Dieu totalement vide. L’autorégulation par les algorithmes ne s’inscrit dans aucun projet de société. La seule chose dont on parle c’est la croissance, qui est la fille très pauvre de l’idée de progrès.

Aujourd’hui, la croissance est un concept un peu vide: il faut que cela continue à avancer, et si la croissance n’est pas là, nous aurons des ennuis. Les algorithmes sont en effet une sorte de nouveau dieu qui nous soustrait à notre pensée et notre jugement: nous sommes emportés par leur propre logique, mais sans aucun projet de société. Autre élément qui s’ajoute au rejet du système: la déception croît. Chacun se construit son petit univers, et se sépare de la grande société, laquelle ne parvient pas à définir un horizon qui soit intéressant pour tous. Plus globalement, nous ne réfléchissons plus sur le futur aujourd’hui, sauf au travers d’innovations technologiques, mais très peu quant à la société vers laquelle nous nous dirigeons.

©AFP

Face au choix infini d’internet, écrivez-vous, les individus font celui, beaucoup plus rassurant, de vivre dans la bulle d’un micromonde, un entre soi numérique et ceci dans le but de préserver son identité. On évite ainsi la relation avec l’autre différent?

Oui, on parle de soi, on affirme ses certitudes. Internet ne fait que renforcer les convictions. Il est d’ailleurs frappant d’analyser sur les forums de discussion comment les personnes s’expriment: à coups de "Je pense que". Il n’y a pas ce minimum d’écoute de l’autre, de la différence et, à partir de celles-ci, la volonté de tenter de trouver un chemin commun pour avancer ensemble. Aujourd’hui, la logique est celle de l’affrontement qui m’apparaît comme très dangereuse et à surveiller. Une aggravation de la crise économique suffirait à provoquer des violences terribles.

Tocqueville écrivait que les Américains préfèrent perdre un peu de liberté au profit de leur confort. Sommes-nous tous Américains désormais?

Cette phrase est très juste. Confort dans des sens divers: sécurité sans effort mental, bien-être et divertissement. La perte de liberté, nous l’acceptons par exemple au nom de la sécurité, pour valider le développement du pouvoir policier. Il en va de même pour le monde de la pensée, de la communication et d’internet: devant la montée de la violence verbale, l’état développe la régulation et ce faisant restreint les libertés. Il existe donc un consensus dans l’évolution de cette société qui donnera moins de liberté en échange de la sécurité, du confort, du développement du bien-être personnel et du divertissement.

"La position qui consiste à vouloir libérer toutes les expressions démocratiques est en train d’engendrer le contraire."
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Pourtant vous soutenez aussi que le Référendum d’initiative citoyenne, c’est-à-dire cette idée d’un dispositif de démocratie directe à disposition des citoyens, n’est pas un bon signe…

Soutenir le droit de la personne, le respect des minorités, de leur expression est en soi un excellent principe. Sauf que cela s’inscrit dans une phase de la société où l’on observe la montée d’un cinquième pouvoir: l’expression d’opinions très émotionnelles qui peuvent aller dans tous les sens, très vite, et nous emporter de manière incontrôlable. Donc, de merveilleux principes peuvent aujourd’hui engendrer des monstres. Nous sommes piégés: la position qui consiste à vouloir libérer toutes les expressions démocratiques est en train d’engendrer le contraire.

* La fin de la démocratie, apogée et déclin d’une civilisation, Jean-Claude Kaufmann, Éditions Les liens qui libèrent, 304 p., 20 €



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