interview

Jean-Paul Marthoz: "Le journalisme de meute menace la profession"

Grand reporter qui a notamment couvert les années de plomb en Algérie, les luttes armées en Amérique Centrale et du Sud, Jean-Paul Marthoz, qui, entre autres, enseigne le journalisme international à l'UCL, signe un nouvel ouvrage * consacré aux correspondants de guerre. Au travers d'exemples, il témoigne des difficultés auxquelles ces journalistes font face, du délicat équilibre qu'ils ont à préserver entre distance et empathie, des pressions physiques ou autres auxquels ils sont soumis. À travers eux, Marthoz décrit les enjeux auxquelles fait face la presse dans son ensemble.

Il est difficile de faire entendre autre chose que le ronron du système médiatique écrivez-vous. Et vous citez l'exemple d'un rédacteur en chef s'exclamant "nous n'allons quand même pas avoir raison contre tout le monde"...

Je plaide pour une responsabilité individuelle au sein de la profession, car elle est menacée par le journalisme de meute où l'on préfère avoir tort ensemble plutôt que d'avoir raison tout seul. Cet ouvrage célèbre en filigranes ces journalistes qui contre l'opinion, le pouvoir et parfois une majorité de leurs collègues ont osé dire ce que les autorités auraient préféré taire. Le vrai défi est de savoir résister aux "avec nous ou contre nous", ce côté manichéen et cette pression exercée par la société sur les journalistes.

Aujourd'hui, on semble beaucoup plus dans l'émotion que la raison, phénomène décuplé par la vitesse accrue de l'information...

Les défis qui sont lancés aujourd'hui aux journalistes, et qui dépassent la question de la couverture des guerres, sont énormes. D'abord, les avancées technologies ont conduit à une très grande concurrence, notamment au niveau audiovisuel. Elles influent sur les routines journalistiques, conduisent à un journalisme plus rapide, passant moins de temps sur les sujets et qui joue sur l'émotion. Laquelle pousse davantage sur les réseaux sociaux au clic que lorsque l'on se livre à une analyse de fond.

©Photo News

Les médias confondent-ils le droit à l'information avec le droit de vendre ?

C'est le grand danger. George Orwell écrivait que la mission d'un journaliste n'est pas de dire aux gens ce qu'ils ont envie d'entendre, mais l'inverse. Ceci étant, cette position va souvent à l'encontre du modèle économique sur lequel est basé une grande partie de la presse. Nous sommes dans une période où nous assistons à une dualisation progressive du monde des médias : un certain nombre d'entre eux peuvent bâtir une rentabilité économique en ayant une démarche proposant des approches plus audacieuses, ambitieuses, et qui considèrent que leur public acceptera d'être bousculé dans ses convictions. Il est fondamental que ce travail continue à se faire.

Osons une analogie footballistique : le correspondant de guerre est quelqu'un qui joue sa partie sur le terrain en excellent technicien, mais à qui il manque le recul stratégique de l'entraîneur au bord du terrain...

Exact. Rumsfeld prétendait que les journalistes n'avaient qu'une succession de visions purement partielles de la guerre. Mais c'est quasiment systématiquement vrai dans les conflits : les journalistes sont sur le terrain, et pour des raisons de sécurité et de contrôle ne sont amenés qu'à voir la partie que l'on veut bien leur montrer. Ces reportages de terrain sont essentiels, mais, en surplomb, il est nécessaire que d'autres fournissent une vision globale du conflit. Par ailleurs, je suis favorable à la reprise en main par la presse d'une partie de la fonction qu'elle a déléguée à des experts, comme si ces derniers étaient chimiquement purs et objectifs, ce que nous journalistes ne serions pas.

Mais inviter des experts sur un plateau, c'est aussi protéger le journaliste?

Tout à fait. Il nous faut réapprendre à prendre des risques. J'ajoute que le devoir de connaissance est fondamental dans ce métier.

Certains experts sont à la fois reporter et géopoliticien, comme Robert Fisk, Gérard Chaliand ou Charles Enderlin...

Trois personnalités toutes trois contestées par certains milieux mais qui connaissent les sujets sur lesquels ils ont travaillé.

Gérard Chailiand a beaucoup contribué à la géopolitique, à laquelle il est arrivé au travers de ses reportages dans des endroits où personne n'allait. Couvrir les guérillas, lors de la décolonisation, par exemple.

Cela lui a permis, tout en gardant une distance, de mieux comprendre les faits et, notamment, que les grandes stratégies dessinées dans les pays coloniaux et occidentaux par des pouvoirs souvent dans le déni de la réalité, ne fonctionnaient pas.

Le rôle des journalistes est d'aller dans les endroits où n'iraient pas les représentants de ce pouvoir, de rendre compte de ce qui s'y passe, et de permettre une réflexion qui donne à la géopolitique une épaisseur, autre que théorique.

Les journalistes ne font-ils pas parfois preuve de trop de mansuétude à l'égard de pays alliés, par exemple dans le cas récent de l'Arabie Saoudite ?

Notre rôle en tant que journaliste, n'est pas forcément de faire des éditoriaux de ces événements, souvent marqués du sceau de l'immoralité et du cynisme, mais de continuer à informer sur ces pays sans craindre de déranger les arrangements qui existent entre nos démocraties, qui prétendent être des parangons de vertu et des régimes ou des stratégies révoltantes.

Il est facile d'écrire des articles sur les pays dont les nôtres sont les adversaires comme la Corée du Nord ou la Russie qui servent d'épouvantail. Notre test en tant que journaliste est d'écrire sur les pays considérés comme amis.

Mon credo consiste en un patriotisme de liberté : critiquer son pays c'est lui rendre hommage et lui rendre service.

J'ai choisi l'angle du journalisme de guerre afin de réfléchir plus largement au métier et notamment à cette autonomie que je réclame pour le journaliste. C'est un idéal qui n'est pas facile et j'en suis conscient, mais c'est dans cette forme que l'on peut décrire le journalisme comme un contre-pouvoir ou un quatrième pouvoir qui critique aussi les contre-pouvoirs d'ailleurs, comme les ONG, et qui applique de manière impartiale les mêmes critères à tous les acteurs sans distinction.

* En première ligne. Le journalisme au coeur des conflits. Par Jean-Paul Marthoz, Editions Mardaga, 276 p. , 17,90 €

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