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L'affaire Griveaux ou la bien-pensance 2.0

Je me fous de savoir ce que fait un ou une dirigeant(e) politique une fois passée la porte de leur maison, de celle de quelqu’un d’autre ou d’une chambre d’hôtel, du moment que l’on reste dans la légalité. On appelle cela le respect de la vie privée et des droits fondamentaux. Et quand bien-même ils seraient accusés de passer outre la légalité, il y a dans une démocratie des tribunaux à même de statuer, sans que la justice des réseaux sociaux ne dicte sa loi.

C’en est presque (dé)lassant : le gouvernement fédéral n’est pas pour demain. Koen Geens a suivi le même chemin que ces prédécesseurs et on va droit aux élections. La politique ne vaut donc pas mieux que cela?

Au moins, on pourra rétorquer qu’ici, on ne parle après tout que de débats d’idées, stériles, certes, mais débats d’idées quand même.

Alors que dans l’Hexagone, il n’est plus question que de la vidéo compromettante de Benjamin Griveaux, jeté en pâture aux voyeurs pour une affaire strictement privée, entre personnes consentantes, jusqu’à ce qu’un pseudo "artiste" ne foute sa vie en l’air.

Twitter s’est emballé (de ce que j’en ai lu, car je ne suis pas sur Twitter) et j’imagine que Facebook aussi, et pourquoi pas Instagram, Snapchat et consorts : je n’en sais rien, ma vie est hors de ces réseaux dits " sociaux " et je m’en porte très bien, merci.

L'artiste russe Piotr Pavlenski, qui a publié la vidéo qui a fait tomber Benjamin Griveaux.

Que se passera-t-il si on apprend un matin que Benjamin Griveaux, ou un(e) autre, s’est pendu(e), accablé(e) par la honte du tribunal populaire que sont devenus ces foutus réseaux… Sera-t-il enfin temps pour tout un chacun de s’interroger sur sa consommation de toutes ces plateformes?

Si l’on creuse derrière tout cela, hormis le caractère ignoble consistant à violer la vie privée de quelqu’un pour ruiner sa carrière, sa vie et celle de ses proches (il a des enfants, Benjamin Griveaux, lui aussi ; je n’aimerais pas être à leur place, dans la cour d’école…), il y a encore pire : cette vox populi de la connerie ambiante voudrait que nos représentants politiques, après avoir été " tous pourris ", soient dorénavant des saints auxquels on pourrait se vouer, comme pour laver nos pêchés par procuration. Prosternez-vous, bonnes gens.

Je ne connais pas la vie privée de Koen Geens ou de Paul Magnette. Et c’est très bien comme ça.

En revanche, DSK a une sexualité borderline et une femme de chambre affirme avoir été violée. Harvey Weinstein a usé et abusé de son pouvoir pour assouvir ses plus bas instincts, avec un sentiment total d’impunité. Gabriel Matzneff se vantait de sa pédophilie – à une époque où le tout-Paris trouvait cela tout à fait acceptable. Ces faits sont-ils graves ? Oui. Doivent-ils être révélés et poursuivis en justice ? Oui, trois fois oui. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de pratiques contraires à la loi, tout simplement.

La loi et uniquement la loi

Dans une démocratie, ce qui fait qu’elle résiste à la tyrannie, c’est précisément parce que la loi et uniquement la loi permet un cadre faisant fonctionner la justice de la manière la plus juste possible, en faisant des erreurs, car l’erreur est humaine. Contrairement aux réseaux sociaux.

Si la police de la pensée prétend se substituer à la loi, on sombre dans l’arbitraire. Cela vaut pour Benjamin Griveaux comme pour la liberté d’expression, que certains étudiants de l’ULB voudraient voir brider au prétexte que cela ne colle pas avec leurs idées, qu’ils prennent pour des vérités, rendant ainsi l’édito de Riss paru dans Charlie Hebdo encore plus pertinent.

Comment cet artiste russe qui se prétend redresseur de torts, à la place de la Justice - celle-là même qu’il accuse avec raison de partialité et d’arbitraire dans son pays natal - pourra-t-il se regarder dans le miroir sans un léger sentiment de dégoût ?

Je n’élis pas un représentant politique pour qu’il me donne des cours de morale, mais pour qu’il gère correctement les affaires publiques.

Il reproche à Griveaux un double discours, vantant les valeurs familiales pour être élu, alors qu’il trompe sa femme. Et alors ? Je n’élis pas un représentant politique pour qu’il me donne des cours de morale, mais pour qu’il gère correctement les affaires publiques.

Je me fous de savoir ce que fait un ou une dirigeant(e) politique une fois passée la porte de leur maison, de celle de quelqu’un d’autre ou d’une chambre d’hôtel, du moment que l’on reste dans la légalité. On appelle cela le respect de la vie privée et des droits fondamentaux.

Et quand bien-même ils seraient accusés de passer outre la légalité, il y a dans une démocratie des tribunaux à même de statuer, sans que la justice des réseaux sociaux ne dicte sa loi, à défaut d’appliquer la loi, à l’aide de jugements toujours sans appel, preuve supplémentaire de l’aspect tyrannique de l’ensemble.

Quelle sera la vie du monde politique dans 30 ans, quand untel, aux portes de l’Élysée, verra le sol se dérober sous ses pieds parce que ressortira une sextape tournée en 2023 (il avait 20 ans) balancée par une ex en mal de publicité ou soudain prise d’une crise de jalousie extrême à l’encontre de ce type avec lequel elle avait fricoté jadis et qui a mieux réussi dans la vie qu’elle ?

Vous avez dit génération de la frustration?

Va-t-on vers une horde du curés et de bonnes sœurs, qui devront dès l’adolescence (voire avant) penser à être des personnes irréprochables, sans failles ni faiblesse, sans aspérités ni défauts – des "produits blancs", quoi - s’ils veulent un jour briguer de hautes fonctions, puisque tout est filmé ?

Ils ne devront jamais avoir dit des âneries après trop bu (ou pas, d’ailleurs), fumé des joints, trompé leur conjoint(e) ou écrasé un moustique ; et montrer patte non pas blanche, mais immaculée, afin d’avoir des chances de diriger d’autres humains plus faillibles qu’eux. Nous reviendrons ainsi à des dirigeants de droit divin. Et d’ailleurs, on aura aboli les élections, les algorithmes choisissant à notre place les plus à même de nous diriger. Un mélange de "Bienvenue à Gattaca" et de "Minority Report", deux films visionnaires.

Préparons-nous dès maintenant à l’"homme nouveau", sorte de trait d’union entre les humains d’autrefois (aujourd’hui) et les robots de demain.

Benjamin Griveaux a renoncé à sa candidature à la mairie de Paris dès la publication de la vidéo.

Je rabâche chaque jour à mes enfants à quel point les réseaux sociaux sont paradoxalement nocifs à la démocratie (pas tous : LinkedIn, par exemple, est tout à fait civilisé). Quand ils seront assez grands pour avoir des aventures amoureuses, je leur donnerai comme très ferme conseil de proscrire tout smartphone dans la chambre au moment de la parade nuptiale, ou au sortir de la douche, ainsi qu’au restaurant, entre amis (les vrais, pas les virtuels) ou encore quand ils attendent chez le dentiste.

À ce propos, et si nous réapprenions à nous ennuyer, à attendre simplement (chez le dentiste ou ailleurs), histoire de faire vagabonder notre esprit et méditer un peu, plutôt que de nous ruer sur le fil Twitter de Machin ou de Machine, histoire de " passer le temps " pour gérer notre satanée frustration, celle-là même qui enrichit les Gafas?

J’espère que mes enfants sauront se protéger, non seulement avec des préservatifs, mais aussi en résistant à la Zuckerbergisation du monde.

Vaste chantier. J’y travaille quotidiennement.

Bon, c’est vrai qu’avec un monde politique de curés, Koen Geens aurait peut-être réussi sa mission, mais c’est là un autre débat.

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