chronique

L'Age de la Nostalgie

Coordinateur du plan CATCH

Bienvenue dans l’"Age de la Nostalgie" : hier est associé au progrès, demain à la régression.

Notre monde donne parfois l’impression qu’il marche vers son futur en regardant vers le passé. Nos choix de société ne semblent parfois plus être faits à l’aune d’une projection de leur impact sur le futur mais sur base d’une matrice idéalisée du passé. Les citoyens, en particulier dans le monde occidental, ne projettent plus leurs aspirations dans des visions utopiques du futur mais préfèrent se tourner vers le passé pour chercher leur idéal. À une époque où les frontières existaient, où le changement technologique était maîtrisé et la menace climatique inexistante.

Thomas Dermine

Coordinateur du plan Catch

Bienvenue dans l’"Age de la Nostalgie": hier est associé au progrès, demain à la régression. Le monde marche à l’envers et la meilleure trajectoire politique serait donc de repartir en arrière. Ce phénomène se manifeste partout: quand les électeurs de Trump veulent rendre sa grandeur fantasmée à l’Amérique ("Make America Great Again"), quand les supporters du Brexit pleurent la grandeur de l’Empire Britannique ou encore, plus près de chez nous, quand les électeurs du Belang fantasment sur le mythe d’une identité flamande séculaire et menacée.

Partout dans le monde, la nostalgie est instrumentalisée comme une arme émotionnelle dans le débat politique, souvent pour nourrir un nationalisme construit sur le prisme d’un passé révolu.

Partout dans le monde, la nostalgie est instrumentalisée comme une arme émotionnelle dans le débat politique, souvent pour nourrir un nationalisme construit sur le prisme d’un passé révolu.

Cette nostalgie se nourrit d’un biais cognitif puissant qui consiste à idéaliser le passé dans une mythologie positive. Ce phénomène est celui que Proust décrivait dans le rapport stylistique de l’homme à son vécu antérieur: "se souvenir du passé ce n’est pas nécessairement se souvenir des choses telles qu’elles étaient".

À titre d’exemple, habitant à Charleroi, des manifestations de ce phénomène sont courantes, notamment quand on évoque avec nostalgie la grandeur de l’époque des mines et de l’industrie. Il faut être fier de son passé mais ne pas oublier non plus que l’espérance de vie des mineurs était de 45 ans et qu’il a fallu 100 ans de lutte sociale pour en sortir. Si on proposait à n’importe quel travailleur wallon de l’âge d’or industriel de visiter notre Wallonie actuelle, il serait probablement ravi de vivre en 2019 parmi nous.

Comprendre son passé est important car il permet de construire une identité collective et un socle pour l’avenir. Cette démarche est à différencier de la dérive nostalgique qui consiste à glorifier de façon usurpée notre passé pour étouffer nos peurs de l’avenir et notre capacité à se projeter.

Non ce n’était pas mieux avant

Si le passé est souvent trop idéalisé, le futur est lui, à l’inverse, souvent maltraité. Il est l’objet systématique des projections les plus noires.

Si le passé est souvent trop idéalisé, le futur est lui, à l’inverse, souvent maltraité. Il est l’objet systématique des projections les plus noires. Les meilleures illustrations de ce phénomène sont les récits populaires de science-fiction qui se révèlent quasi systématiquement négatifs et anxiogènes (Armageddon, Mad Max, Blade Runner,…). Les exercices de science-fiction positifs sur le futur sont très rares. On accorde donc trop d’importance à l’histoire mais pas assez au futur. Ce qui assez paradoxal car l’histoire n’est jamais que ce qui nous a permis d’arriver jusqu’à aujourd’hui. Ce qui est vécu est vécu. Ce qu’il reste à vivre doit encore être inventé.

Il y a deux urgences pour éviter l’enlisement de l’Age de la Nostalgie. La première est de revoir fondamentalement notre façon d’enseigner l’Histoire, notamment en utilisant une base factuelle qui tord le cou au simplisme du "c’était mieux avant". Non ce n’était pas mieux avant et, au grand dam de certains raconteurs d’histoires, il existe des bases de données magnifiques qui montrent que sur la plupart des indicateurs importants (nombre de morts violentes, accessibilité aux soins, accessibilité à l’enseignement, taux de pauvreté,…), l’Histoire n’est jusqu’à présent qu’une grande marche en avant vers un mieux.

La seconde urgence serait de compléter les cours d’histoire par des cours du "Futur" (de prospective) car, comme le disait avec justesse Adam Key, "la meilleure façon de prédire le futur est de l’inventer". Pourquoi donc passer tant de temps à analyser ce qui a été et si peu à penser ce qui devrait être? Cette capacité à se projeter de manière positive dans le futur est une compétence essentielle en particulier pour les jeunes.

Certains se demanderont à quoi bon se projeter dans le futur vu l’imminence de la menace climatique. N’est-ce pas complètement futile d’imaginer un monde qui demain pourrait cesser d’exister? Pourquoi lutter pour une vision positive du futur alors que nous sommes en train de perdre la guerre environnementale?

Toutes les conquêtes humaines, toutes les victoires sur des champs de bataille se sont construites sur des narratifs positifs qui exhortent à l’action plutôt que sur des récits qui inspirent la peur.

Les chiffres de névrose dans les écoles suite à la prise de conscience générée par Greta et consorts sont là pour nous le rappeler. Cependant, toutes les conquêtes humaines, toutes les victoires sur des champs de bataille se sont construites sur des narratifs positifs qui exhortent à l’action plutôt que sur des récits qui inspirent la peur. Ainsi est la nature humaine. Dans l’horreur des tranchées, ce sont plus souvent les capitaines, qui maintenaient l’infime espoir d’une victoire, qui sortaient vivants avec leur régiment plutôt que ceux qui estimaient que tout était déjà perdu.

Aujourd’hui, nous sommes aussi en plein milieu d’une bataille pour le climat et il est trop tard pour être pessimiste. L’heure de la prise de conscience est dépassée et le besoin n’a jamais été aussi grand de développer un optimisme offensif pour construire demain et convaincre que la fin d’un monde n’est pas nécessairement la fin du monde…

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