L'âge des choix faciles pour régler la question climatique est terminé

La population mondiale continue à croître, et cela génère forcément des émissions de carbone supplémentaires. ©REUTERS

L’inertie depuis 1992 oblige maintenant à des décisions plus drastiques. Il faut définir des objectifs pour 2030 et 2050, et mettre de suite en œuvre des mesures progressives pour les atteindre.

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Par Franklin DEHOUSSE
Professeur à l'Université de Liège, ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes, ancien juge à la Cour de justice de l'Union européenne

Le succès des manifestations sur le climat a provoqué diverses réactions. La première est l’agressivité. Les messages haineux sur les nouvelles "Khmères vertes" se sont multipliés sur internet contre Greta Thunberg (et son syndrome d’Asperger) comme Anuna De Wever (et ses présumées orientations sexuelles). Leurs familles ne sont pas épargnées. On oublie que ces jeunes filles ne sont que des messagères. En réalité, c’est à la communauté mondiale des climatologues qu’il faudrait répondre.

Déni

©Photo News

La seconde réaction est le déni, comme Trump qui remet en doute le réchauffement climatique chaque fois qu’il fait froid. On oublie que ces accès de froid n’infirment pas la thèse des climatologues, mais la confirment. Le réchauffement provoque aussi des fluctuations météorologiques plus importantes. Certes, en février, il y a eu – 50° à Chicago, mais aussi + 50° en Australie. L’essentiel reste que les températures moyennes de la planète montent, tout comme la concentration des gaz à effet de serre, et de plus en plus vite.

Par surcroît, ceux qui suivaient déjà la négociation de la Convention de Rio se souviennent qu’il y a eu six rapports du GIEC depuis 1992. Leurs prévisions se sont révélées en général justes, et souvent trop prudentes. Le réchauffement climatique apparaît maintenant de multiples manières: fonte générale des glaces, menaces multiples sur les réserves en eau, réchauffement des océans, ou disruptions de la production agricole par exemple.

Les espoirs du marché

La troisième réaction est de célébrer le marché et l’innovation pour résoudre le problème. Malheureusement, le monde l’a fait depuis 1992, et les résultats apparaissent tout à fait insatisfaisants. Certes, marché et innovation sont des instruments indispensables. Ils doivent toutefois être intégrés dans une stratégie publique car, on le sait, ils ne prennent pas spontanément en compte les biens collectifs, au premier rang desquels figure l’environnement.

Cette stratégie publique est d’autant plus nécessaire que deux bombes menacent d’accélérer le réchauffement. La première est la démographie. La population mondiale continue à croître, et cela génère forcément des émissions de carbone supplémentaires. La deuxième est la croissance des pays émergents, où l’élévation du niveau provoque des émissions de carbone de plus en plus fortes par habitant.

-45%
émissions
Pour respecter la limite de 1,5° C supplémentaire, les émissions de carbone devraient baisser de 45 % entre 2018 et 2030 (25 % pour 2° C, déjà considérés comme plus risqués).

Tous ces paramètres expliquent les deux très désagréables nouvelles de 2018. Les émissions continuent à augmenter. Pour respecter la limite de 1,5° C supplémentaire, elles devraient baisser de 45% entre 2018 et 2030 (25% pour 2° C, déjà considérés comme plus risqués). Le GIEC en conclut logiquement que des efforts très importants doivent être effectués avant 2030, c’est-à-dire maintenant.

L’urgence de la situation a été confirmée par le rapport de l’Agence Internationale de l’Énergie, qui révèle que la consommation d’énergie et les émissions induites suivent une courbe montante, et pas du tout descendante.

Pour le moment, les espoirs d’atteindre les objectifs définis dans le traité de Paris de 2015 sont donc nuls, et de les dépasser (ce qui serait pourtant nécessaire) encore plus nuls. Le faible écho de ces deux analyses, pourtant concordantes, dans les décisions récentes du Conseil européen reflète la médiocrité des gouvernants actuels en Europe.

Croire qu’on va arrêter des vagues aussi profondes avec des mécanismes qui ont déjà prouvé leur inefficacité relève du rêve. L’inertie depuis 1992 oblige maintenant à des décisions plus drastiques. Il faut définir des objectifs pour 2030 et 2050, et mettre de suite en œuvre des mesures progressives pour les atteindre.

"Les consommateurs et les entreprises ont besoin de signaux clairs. Le premier doit être un prix croissant du carbone. Le deuxième un tarif carbone pour protéger notre compétitivité. Le troisième une mobilisation budgétaire forte au niveau européen."

Les consommateurs et les entreprises ont besoin de signaux clairs. Le premier doit être un prix croissant du carbone, précisément pour utiliser au mieux le marché. Le deuxième un tarif carbone pour protéger notre compétitivité (ce que BusinessEurope a commencé à étudier). Le troisième une mobilisation budgétaire forte au niveau européen (pour réduire les duplications de dépenses).

Tentation démagogique

Tout cela aura fatalement un impact sur les consommations énergivores (transport, produits agricoles, chauffage…). Ce n’est certes pas populaire, mais les technologies progressent lentement, alors que la réduction des émissions doit commencer rapidement.

On comprend la tentation de la démagogie. À titre d’exemple, il est frappant de voir la NVA abandonner en pleine campagne la taxation kilométrique après l’avoir défendue pendant des années, ou le premier ministre alléguer sa priorité climatique tout en faisant don de sa personne aux voitures de société. Sauf à croire que tous les climatologues de la planète se trompent, cela relève de l’irresponsabilité. Avec un horizon de seulement 11 ans, l’âge des choix faciles est terminé.

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