L'amertume de la Générale de Belgique

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Kristof Vadino

Si certains hommes s’étaient dressés, ils auraient pu changer le cours des choses et étançonner le pays autour de forts pôles de décision. Ils ne l’ont pas fait et ils ont même persévéré dans l’érosion de ce que des générations avaient patiemment bâti.

Nous sommes en 1988, il y a 30 ans. C’est une époque au cours de laquelle ceux qui dirigent actuellement le pays devaient encore faire leur service militaire. La terre boursière des shrapnels du krach de 1987 restait déchirée par la fin des années Reagan. L’économie rouillait de la décennie maudite des années soixante-dix qui avaient signé la fin du modèle manufacturier d’après-guerre. Les ingénieurs étaient écartés au profit des financiers.

La vieille Belgique francophone encadrait encore parfaitement le pays autour du parc de Bruxelles. La Générale de Belgique toisait l’université, c’est-à-dire l’Académie Royale avec, à sa gauche, les pouvoirs exécutif et législatif et, à sa droite, le Palais Royal. Symbole feutré de la puissance de la révolution industrielle, à l’époque où la Belgique était un des pays les plus puissants du monde, cette Générale de Belgique, née huit ans avant la création du pays, s’appelait "la vieille dame" ou plus rarement "la Reine non couronnée de la Belgique".

En quelques semaines, au terme d’une lutte boursière effrénée, le holding s’effondra dans des mains françaises avant de voir ses fleurons industriels s’effriter.
Bruno Colmant

Cette Générale de Belgique, dont le dernier président, René Lamy (décédé en 2010), s’enorgueillissait du titre de "gouverneur" et dont l’action s’appelait la "part de réserve", régnait sur près d’un quart du PIB de la Belgique. Là-bas, le temps s’était arrêté sur les bureaux à double porte, les huissiers en livrée et les courriers diplomatiques. Mais, en Italie, le flamboyant Carlo De Benedetti, vite qualifié de condottiere, c’est-à-dire de mercenaire, préparait avec Alain Minc le coup de poker du siècle: une OPA sur la Générale. Armé d’un ballotin de pralines, le jovial italien allait faire trébucher la Belgique.

En quelques semaines, au terme d’une lutte boursière effrénée, le holding s’effondra dans des mains françaises avant de voir ses fleurons industriels s’effriter. Bien sûr, tout aurait pu se passer autrement: un pôle d’actionnaires flamand avait presque fédéré le socle actionnarial pour garder l’ancrage national. Mais, voilà, pour certains, la Générale devait être française plutôt que flamande.

Le jugement de l’histoire est hésitant: malgré les promesses, nos centres de décisions quittèrent le Royaume qui devint dépendant de lointains quartiers généraux au sein desquels les belges furent écartés rapidement.
Bruno Colmant

Il y a trois décennies, la Belgique francophone du XIXe siècle succomba. Tout serait rapidement vendu ou liquidé, à l’exception de Tractebel/Electrabel qui finit, elle aussi, dans des mains françaises. Bien sûr, ceux qui vendirent, les uns après les autres, les joyaux de notre pays, le firent au motif de la défense d’un pays dont le socle capitalistique était trop fragile pour s’espérer à de grandes destinées.

Pourtant le jugement de l’histoire est hésitant: malgré les promesses, nos centres de décisions quittèrent le Royaume qui devint dépendant de lointains quartiers généraux au sein desquels les belges furent écartés rapidement. Dix ans plus tard, en 1998, une rafale d’OPA déchiqueta le BEL 20 avant qu’encore une décennie plus tard, la crise des subprimes ne conduise à la déconfiture de Fortis, l’ancienne Générale de Banque associée à la CGER. Toutes les erreurs et trahisons furent commises, avec une méfiance par rapport à un Etat peu visionnaire, un capitalisme inquiet et un climat social plombé dans les années quatre-vingts.

Ceux qui, en 1988, étaient dans la vingtaine n’étaient pas les acteurs d’une histoire qui leur a échappé. Mais ils se penchent sur cette période avec scepticisme.
Bruno Colmant

Si certains hommes s’étaient dressés, ils auraient pu changer le cours des choses et étançonner le pays autour de forts pôles de décision, comme la Suisse, les Pays-Bas et d’autres pays asiatiques. Ils ne l’ont pas fait et ils ont même persévéré dans l’érosion de ce que des générations avaient patiemment bâti. Furent-ils prisonniers de l’amertume des personnalités solitaires qui, dans de sombres tréfonds mélancoliques, préfèrent ne pas s’inscrire dans une œuvre patriotique qui aurait demandé qu’ils désignent leurs successeurs? Je ne sais pas. Ceux qui, en 1988, étaient dans la vingtaine n’étaient pas les acteurs d’une histoire qui leur a échappé. Mais ils se penchent sur cette période avec scepticisme.

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